Tintin, le Diable et le Bon Dieu

L’exposition « Hergé à Québec », qui s’est déroulée au Musée de la civilisation l’automne dernier, a connu un succès retentissant qui en dit long sur la cote d’amour des francophones canadiens pour l’œuvre du bédéiste belge.

Les ouvrages tintinophiles ne manquent certes pas, mais à ma connaissance, aucun, à ce jour, n’explorait le rapport des personnages de Tintin avec la religion. C’est désormais le cas, avec la publication de Tintin, le Diable et le Bon Dieu, de Bob Garcia (Novalis, 2018).

L’auteur commence par camper le contexte socioculturel de la Belgique des années 1930 à 1970, et les liens d’Hergé avec l’Église et le scoutisme. Mais le plus intéressant, à mon avis, commence avec la section où Garcia revisite chronologiquement chaque album de Tintin. Après un court résumé, il énumère les sources d’influence d’Hergé, principalement artistiques, qui sont à l’origine de telle scène ou de tel personnage. Un exemple :

Là encore [Les Cigares du Pharaon], les influences, réminiscences et sources d’inspiration d’Hergé sont nombreuses. En voici quelques-unes : Tintin accède à un repaire souterrain par un gros arbre creux, comme Kay Hoog, le héros des Araignées (Die Spinnen), film de Fritz Lang en deux épisodes (1920); la secte laisse derrière elle un symbole graphique, comme dans Behind That Curtain, film d’Earl Derr Biggers (1929); Tintin dérive dans un cercueil, comme le journaliste dans Les Cinq Sous de Lavarède, roman de Paul d’Ivoi dont Hergé s’est déjà inspiré pour Les Soviets; une main amie jette un message à travers les barreaux de la cellule de Tintin, et il parvient à prendre la fuite en avion, comme Laurel et Hardy dans Les Conscrits (The Flying Deuces), film d’Edward Sutherland (1939); les Dupondt calquent d’ailleurs leurs attitudes sur celles du même duo comique dans Les Deux Détectives (Do Detective Think ?), film de Fred Guiol (1927); (…)

Et Garcia poursuit encore longuement dans cette veine. Cette section est ainsi non seulement l’occasion de se remémorer des moments marquants des aventures de Tintin, mais également d’en apprendre beaucoup sur leur genèse. À terme, l’œuvre d’Hergé apparaît comme une caisse de résonance à la fois des enjeux sociaux et des sensibilités artistiques de son époque.

Puis Garcia consacre trois chapitres substantiels sur les traces  de christianisme, de bouddhisme, d’occultisme et d’autres religions ou sectes que l’on retrouve dans l’univers du célèbre reporter à la houppette. La part du lion revient, évidemment, au catholicisme.

C’est peut-être que je connais mieux la pensée chrétienne en général que le cinéma et la littérature des années 1920-1960, mais il m’a semblé que les parallèles qu’établissait Garcia entre tel élément d’un album d’Hergé et des référents chrétiens étaient souvent plus ténus, voire tirés par les cheveux. Doit-on vraiment considérer la traversée du désert du reporter dans Tintin au pays de l’or noir comme une évocation du carême, et donc des quarante jours du Christ dans le désert ? Quand le capitaine Haddock s’écrie « En tout cas, mes doux agneaux, je m’en vais vous tricoter un amour de petit gilet en fils de câble qui vous tiendra bien chaud ! », doit-on en conclure, comme l’auteur, qu’ici Haddock se fait « pasteur » en raison du mot « agneau » ? Ouf !

Bref, si Tintin peut être considéré comme une œuvre d’inspiration catholique, ce n’est pas grâce à la multiplication des clins d’œil chrétiens. C’est plutôt (et l’auteur le reconnaît) parce qu’Hergé trace systématiquement, bien que de façon parfois subtile, la ligne départageant le bien et le mal à un carrefour moral aisément lisible pour les disciples du Christ.

En finissant, il faut souligner que Garcia n’évite pas les controverses ayant éclaté au fil du temps : les Tintin sont-ils des livres racistes, islamophobes, antisémites, « collabo » ou incitant à s’aventurer dans le paranormal ? L’auteur répond toujours par la négative, en soulignant que si l’œuvre d’Hergé n’est pas parfaite et qu’elle n’échappe pas aux limites de son époque, elle exalte tout de même vivement, et d’une manière constante, l’ouverture, la lucidité et le respect.

Image: Tintin at the night market, Mark (2012)

1 Comment

  1. Inéluctablement, je vois dans les excès de l’auteur cette propension naturelle de celui qui analyse à s’arroger la parole de l’autre, parole humaine ou divine, et d’y projeter ses convictions propres, ses attentes, un projet peut-être même. Combien l’objectivité est un exercice difficile, voir impossible, dans le cadre étroit de notre nature humaine. L’imposture est toujours à distance de main de celui qui fait parler l’autre. qui se glisse entre ses mots, les rebrode en de nouvelles figures comme ces éclairages qui manipulent les formes. Un texte n’est jamais vivant que dans le regard de celui qui le lit et cette facture individuelle produit tout naturellement autant de versions qu’il y a de chercheurs. En cela Bob Garcia n’est coupable d’autre chose que d’être humain, un homme qui veut trouver une voie vers ce qui lui ressemble. Jusque là nous pourrions deviner l’imprimatur de l’Esprit n’eut été cette prétention de se positionner comme celui qui sait et qui dispose au nom de tous plutôt que simplement proposer en son nom.

    Mais cet opinion s’arrête à moi et ne revendique pas le consensus.

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