Tiens ferme ta couronne

Consacrer ses journées, ses soirées, voire ses nuits à dévorer des ouvrages édifiants… voilà un symptôme clair d’une possible boulimie spirituelle. Ce penchant pour les lectures et activités élevant l’âme, en soi sain mais qui devient pathologie lorsqu’il se systématise, provient du sentiment profond que l’on a trouvé une source d’où jaillissent d’authentiques miroitements de vérité à propos de l’existence humaine. Pourquoi revenir à son quotidien, quand l’on peut passer tout son temps aux pieds du maître ?

Mais l’affaire n’est pas si simple, car la vérité ne tient pas en place, comme un cerf, et à force de fixer l’endroit où on croit l’avoir aperçu, on finit par se faire distancer. D’où l’importance de cet aller-retour entre action et contemplation, au cœur de toutes les grandes traditions spirituelles chrétiennes.

C’est à ce genre de réflexion que m’a entraîné la lecture de Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel (Gallimard, 2017), lauréat du prix Médicis cette année. Ce roman raconte l’histoire d’un auteur un peu paumé qui tente de convaincre des producteurs de cinéma de financer un film à partir de son scénario de 700 pages sur l’écrivain américain Herman Melville. Mais le projet, qui a la folle ambition de montrer ce qui se passe à l’intérieur de la « tête mystiquement alvéolée » d’un génie, est reçu par tous par une fin de non-recevoir : « ruineux ! » Au bord du découragement, le romancier rencontre finalement son cinéaste fétiche, Michael Cimino, l’énigmatique réalisateur de Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter) et de La Porte du paradis (Heaven’s Gate), auquel il confie son manuscrit.

L’intérêt principal du roman, hors son souffle déjanté et ses phrases parfois incandescentes, réside à mon avis dans la manière dont le personnage principal « traque » la vérité dans ses dévoilements par le biais de l’art. Pour s’extraire de la gangue du confort des certitudes ordinaires, il faut certes risquer et provoquer quelques déséquilibres. Mais Jean Deichel est du genre radical : par exemple, il passe cinq mois enfermés à visionner en boucle ses films préférés, attentif à débusquer ces moments qui disent tout et qui disent vrai. Dans l’intervalle, il néglige ses devoirs citoyens les plus élémentaires, jusqu’à ce qu’il se rende compte de son erreur : il est une épave, gisant à côté de la vie; il a dû se tromper, prendre un mauvais tournant à un moment donné.

En fait, c’est à l’instant où notre héros de la beauté se révèle le plus antihéros qu’il lui arrive, comme une grâce, un événement qui lui permettra de reprendre équilibre et d’« habiter le monde en poète » au lieu de tenter de l’être, poète, en le fuyant. Et cet événement, c’est l’amour – évidemment.

Bref, un roman absolument échevelé, remarquablement écrit, et qui pose un regard lucide mais plein de tendresse sur nos fuites hors du monde qui sont souvent, en creux, l’expression de notre peur, de notre lâcheté, de notre négligence.

Image: Beth Budwig, Crowned (2011)

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