Sérotonine: le Houellebecq le moins déprimant ?

C’est un peu moins frappant de ce côté-ci de l’Atlantique, mais en France, pas de doute : chaque nouvel opus de Michel Houellebecq fait événement. Il faut dire que l’auteur a un profil parfait d’enfant terrible de la littérature, ses formules provocantes (en entrevue ou dans ses livres) donnent de l’urticaire à certains, et déclenchent chez les autres un sourire amusé, voire un rire de plaisir coupable.

Je me range parmi les seconds. Bien que je reconnaisse qu’il y a quantité de bonnes raisons de lever le nez sur son œuvre (misogynie, dérives pornographiques, hyper-pessimisme, etc.), les raisons de s’y consacrer me semblent plus nombreuses et, surtout, plus sérieuses.  Par-delà la précision du style, l’humour et l’acuité des diagnostics, il faut dire à quel point Houellebecq n’a pas son pareil pour faire imploser de l’intérieur, sans qu’aucune échappatoire ou alternative ne soit esquissée, le matérialisme, l’immanentisme de nos sociétés. Il montre comme nul autre que les tendances dominantes de notre culture occidentale nous destinent à un avenir sans avenir.

Sérotonine, son plus récent roman, ne fait pas exception à la règle. On y suit un quarantenaire désabusé sur tous les fronts. Professionnellement, il n’a plus d’illusion sur l’utilité réelle de son travail de fonctionnaire; pire, une visite chez son ancien camarade de classe qui, lui, avait opté pour l’aventure de l’engagement et du sens plutôt que la carrière, lui confirme que les grandes âmes généreuses finissent par échouer encore plus durement que lui.

Sa vie affective n’est pas plus brillante. À tout prendre, sa vie sexuelle non plus. Et ne parlons pas de spiritualité. Bref, dans cette existence où l’horizon est privé de sens, le « héros » cherche uniquement à retarder l’heure du suicide en jouant avec son taux de sérotonine via des antidépresseurs.

Tout de même, son errance est marquée par la nostalgie de périodes de sa vie où il fut heureux. Chaque fois, c’était en raison de l’amour d’une femme – qu’il a fini par trahir. Dans l’océan d’absurdité dans lequel l’existence nous projette et nous noie, l’amour d’une femme apparaît comme un radeau, précaire et risible, mais tout de même quelque chose qui flotte et sur lequel on peut organiser une certaine forme de résistance.

En tant que tel, il n’y a rien là d’extraordinaire. La force même de la démonstration provient du caractère absolument banal, commun, ordinaire de la situation existentielle du personnage. À l’exception, il faut bien le dire, de la radicalité du « dépouillement  de sens » vécu par ce dernier. En effet, beaucoup se reconnaîtront dans l’une ou l’autre pensée du protagoniste, mais rares sont ceux – heureusement ! –  qui s’admettront pareillement sans attache, sans relation, sans îlot sur lequel profiter quelque peu de la vie, et y construire quelque chose.

Mais c’est justement grâce à ce personnage complètement à la dérive que Houellebecq en vient à mettre le doigt sur ce qui constitue le minimum absolu d’une vie qui vaut la peine d’être vécue : l’amour. Car ce n’est pas en raison d’un quelconque à priori que son héros désespéré en vient à conclure qu’il « aurait pu être heureux »; ce n’est pas en raison des ritournelles tournant à la radio; ni en raison du discours d’une religion ou d’une école philosophique; et encore moins en raison de la morale – car il vient bien près de tuer un enfant pour arriver à ses fins.

Non. S’il conclut que l’amour aurait pu le rendre heureux, c’est simplement par un retour lucide et désintéressé sur sa propre vie. Aucun autre fondement n’a résisté à ses expériences, à ses observations, à ses analyses. L’amour d’une femme, point d’autre salut – et même là !

Et c’est dans la suite de ce constat qu’apparaît Dieu, qui reste une figure bien floue, une figure essentiellement rhétorique, mais dont le recours n’est pas complètement innocent non plus :

Dieu s’occupe de nous en réalité, il pense à nous à chaque instant, et il nous donne des directives parfois très précises. Ces élans d’amour qui affluent dans nos poitrines jusqu’à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates, sont des signes extrêmement clairs.

Et je comprends, aujourd’hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l’endurcissement de cœurs : ils ont tous les signes, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut vraiment être, à ce point, explicite ?

Il semblerait que oui.

À mon avis, c’est de loin le passage le moins déprimant de l’œuvre de Houellebecq. On y trouve même une ouverture, minuscule, à une forme de transcendance (ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates).

D’accord, dans une perspective chrétienne, on est encore très loin de la joie de l’Évangile. On est encore loin du prêche pour l’amour désintéressé du prochain. Mais pour cela, d’autres livres existent.

Quant au roman de Houellebecq, son apport le plus important, à mes yeux, réside dans cet aveu : le début de toute construction de sens ayant une chance de ne pas se révéler vain se trouve dans ce qui, en nous, désire aimer et être aimé. Cela seul mérite notre confiance et nos efforts d’investigation.

Voilà qui est loin d’être nouveau. C’est même tout à fait banal ! Mais en guise de remontée des enfers, au terme d’un périple au cours duquel on a vu tant de petits bonheurs pourrir misérablement, cela résonne avec une fraîcheur nouvelle.

Autrement dit : venant d’une plume singulièrement peu encline à la complaisance envers toute forme de sagesse, cette timide reconnaissance qu’il y a, dans le phénomène amoureux, quelque chose qui pointe vers un mystère capable de rendre l’être humain heureux, c’est touchant et, disons-le, plus convaincant que bien des discours édifiants.

Image: Despair as a Sculpture, Michael Ciarleglio (2006)

3 Comments

  1. Bonjour,

    Très belle critique. J’ai lu plusieurs romans de Houellebecq, pas encore Sérotonine. J’ai cependant lu sa poésie, où, il me semble, apparaissent aussi quelques évocations de transcendance. C’est comme s’il faisait un inventaire de notre finitude humaine. On a parfois évoqué les rapprochements entre Baudelaire et Houellebecq – Houellebecq lui-même le fait dans La possibilité d’une île, en citant un poème de Baudelaire, et en écrivant un de ses propres poèmes par la suite. Votre critique me donne envie de faire une lecture plus fine de sa poésie, avec en tête la question de l’amour et du sens.

  2. Comme Alexandre, je n’ai pas lu Sérotonine. J’ai par contre été heurtée à de nombreuses reprises par la vision récurrente de la femme-objet dans l’oeuvre de Houellebecq. Je n’ai pas fait d’études approfondies sur la question, mais mon impression est que les femmes ne sont pas des sujets reconnus à part entière (avec leurs propres désirs, leurs histoires, leur agentivité, …), mais sont là pour servir les personnes masculins de Houellebecq et leurs fantasmes. Merci d’avoir spécifié en introduction la misogynie de H. est fréquemment soulevée, avec raison.

  3. * personnages (et non personnes)
    * qui est est fréquemment soulevée

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