Quand les religions font mal

La question de la violence religieuse me fascine, comme vous vous en êtes possiblement rendu compte à la lecture de mes billets sur la mentalité guerrière des États-Uniens et sur l’accusation classique de la violence inhérente au monothéisme. Dans Quand les religions font mal (Cerf, 2018), Franck Guyen aborde le sujet dans une perspective résolument humaniste et critique.

Un mot d’abord sur l’auteur qui expliquera la posture qu’il a prise. Dominicain français d’origine vietnamienne converti tardivement après une carrière dans le monde de l’informatique et des finances, il est un spécialiste des traditions religieuses de l’Asie, plus particulièrement du bouddhisme japonais de la Terre pure. Son regard teinté par les croyances familiales issues des religions d’extrême orient offre une perspective très contrastante avec les préoccupations occidentales qui nous sont familières.

Malgré cet horizon libérateur, l’auteur utilise néanmoins une structure dominicaine classique pour son ouvrage en présentant la violence religieuse dans une perspective triple, de la plus descriptive à la plus personnelle, qui rappelle celle prise par Maldamé dans Monothéisme et violence : une lecture historique rappellera d’abord certains faits sur les manifestations de violence dans les religions, mais elle sera suivie par une discussion plus philosophique, puis une prise de position théologique.

Les « moments » historiques choisis servent très bien le propos. Si on retrouve sans surprise une analyse des croisades, de l’inquisition et même des chasses aux sorcières des 16e et 17e siècles, l’auteur apporte sa propre couleur en étudiant les justifications de la violence dans le bouddhisme et l’hindouisme, mais aussi dans des mouvements plus récents comme celui de la secte japonaise Aum.

L’analyse historique, bien que sommaire, permet malgré tout de nuancer les grossièretés les plus communes que l’on entend régulièrement sur ces sujets. Ainsi, même si l’auteur ne cherche pas à justifier les violences commises à ces époques, son travail décortique ses ressorts et permet d’en percevoir les origines, qu’elles soient humaines ou religieuses.

Les deux autres parties, de leur côté, offrent une lecture critique de ces moments, d’abord dans une perspective humaniste, puis d’un point de vue théologique. Cependant, alors que la première partie de l’essai est bien développée et coule de source, ces deux sections nous laissent un peu sur notre faim et offrent des conclusions un peu iréniques et volontaristes de la question.

Bref, Quand les religions font mal est un livre très intéressant pour ceux qui cherchent une lecture plus large et moins centrée sur l’Occident sur la question de la violence religieuse. Mais il rate un peu sa cible dans ses dernières pages en ne rappelant que des généralités sur la position chrétienne actuelle sur la violence. C’est un manque de grandeur de vue un peu navrant, mais ce rappel reste salutaire dans notre époque friande des amalgames grossiers sur la religion.

Image : Unexpected soldiers, Roberto Cornacchia (2016)

1 Comment

  1. La violence appartient à l’Homme avant d’appartenir aux religions, elle lui est constitutive comme un rappel lointain de la savane. Si nous souhaitons que la foi excède l’homme et le transforme, souvent c’est l’homme qui excède sa foi et la prostitue à ses propres fins comme le souteneur sur la rue. Cela ressemble à ces mauvais pliages dont le repli excède le cadre de la première moitié. La violence est honnête en ceci qu’elle répond à l’homme mais parjure envers le divin dont il se réclame, la plasticité de la conscience autorisant des ménagements qui conduisent parfois au pire.

    La violence est multiforme selon qu’elle s’exprime par la parole et s’exécute par la main. La permissivité banale ou criminelle en matière de religion n’est autre chose que la volonté de dominer au sein de la meute, de la grotte la plus sombre aux palais les plus somptueux. L’homme est une bête qu’on ne cessera jamais de dompter au risque d’être mordu. N’est-il pas vrai que sous des dehors de sainteté des hommes ont torturé et incendié des foules en place publique sous prétexte de vérité? N’ai-je pas vu récemment ce prêtre en église évincer une sainte femme sous le seul prétexte d’occuper ses fonctions? En regard de Dieu, il n’y a pas de petites ou grandes violences, il y a la violence tout court et le scandale de l’injustice qui lui est immanent.

    En marge de la foi, les religions organisées répondent à l’Homme avant de répondre au divin. Les hiérarchies, les privilèges, les status, la reconnaissance sélective, la quête pour les places et surtout l’arbitraire reflètent ces mécanismes de violence propre à l’Homme en état de nature. Les chefs de tributs sont encore omniprésents et omnipotents au sein de nos sociétés sophistiquées avec tous les combats qu’ils suscitent dans la circulation, les bureaux, les bars jusqu’au cœur même des familles. En ce Black Friday, j’invite le lecteur à s’arrêter en un magasin pour y assister aux luttes, aux échauffourées entre consommateurs et à se projeter, superposer devrais-je dire, l’image de ces chimpanzés qui s’arrachent des bananes. On surestime l’Homme en diminuant sa nature première au profit de son mythe. Et ce mythe est le grand mensonge des religions qui espèrent la rédemption d’un animal encore sauvage. Et l’espoir me direz-vous? Il appartient au petit nombre, généralement aux victimes.

    Il n’y a pas de choix qui ne fait l’objet de violence soit envers nous-mêmes ou les autres. Cette violence nourrit ou éteint le dialogue avec le divin, nourrit ou éteint le dialogue avec l’homme. Elle est le point de bascule du libre-arbitre, un choix qui singularise et vulnérabilise l’homme de paix. Cette violence de choisir entre le bien et le mal est inscrite au sein même de l’Évangile alors qu’on nous y invite même à se couper la main ou s’arracher l’œil. On nous exhorte à laisser notre peau au vestiaire de la foi, un arrachement de notre nature première, seule route vers le salut. Se livrer aux bêtes comme ces chrétiens dans l’arène est une permanence de la foi dont l’histoire des religions révèle en ombres chinoises leur décalage avec la vie des saints.

    Car la violence est le propre de toutes les organisations. L’homme seul est menaçant, en groupe il est dangereux, organisé il est létale. Le chasseur-cueilleur n’est jamais aussi efficace qu’en groupe, comme l’équipe sportive, le politique, le religieux, l’armée, l’entreprise. La permissivité envers Dieu n’est jamais aussi terrible que lorsqu’elle appartient au nombre. Elle a donné lieu à l’esclavage, aux pogroms, aux génocides, aux guerres, aux famines, au sous-développement de l’hémisphère sud. La violence justifie, réconforte et satisfait le vainqueur qu’il soit au fond de sa sacristie ou sur le champs de bataille. L’Homme se mesure sans fin à l’autre, du croyant en église qui mime la sainteté devant l’assemblée aux monarques qui rêvent de leur statue. Dominer l’autre et le monde, à l’échelle de l’insignifiant à celle de la création! Les religions organisées sont passé maître en cette matière alors qu’elles ont les siècles en leur faveur, le temps d’interpréter et de construire autant d’argumentaires pour assoir leur toute puissance. On ne peut être plus éloignée de Dieu.

    Mourir à soi, à cette nature qui nous habite, se dépouiller et se faire humble est l’unique voie pour désamorcer la violence individuelle ou institutionnelle. C’est le travail d’une vie, c’est notre croix.

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