Quand les peintres lisaient la Bible

Nul besoin d’avoir parcouru tous les musées des beaux-arts de la planète pour savoir que les motifs bibliques inondent les toiles des grands maîtres de bien des époques. C’est particulièrement le cas lors du XVe siècle, en Italie, lors de ce que les spécialistes appellent le Cinquecento. Dans un ouvrage superbement illustré publié récemment chez Bayard, Quand les peintres lisaient la Bible, Pierre Gibert consacre à cette période, et tout particulièrement à l’effervescence entourant Venise, une étude qui a tout, parfois, du poème d’amour tellement la passion de l’auteur pour son sujet transpire à chaque ligne.

Conséquemment, on n’échappe pas à la complaisance ici et là, et quelques redites, couplées à une expression générale un peu dense, alourdissent parfois la lecture, surtout dans les premiers chapitres. Mais l’érudition passionnée de Gibert finit par nous emporter, surtout si l’on ne recherche pas dans son ouvrage de brillantes analyses esthétiques d’œuvres archiconnues (même si ce plaisir nous est parfois donné), mais plutôt un regard fort attentif sur ce que la peinture de la Renaissance nous apprend sur les nouveaux rapports aux Écritures saintes émergeant à cette époque. Et sa réciproque: l’influence d’une nouvelle sensibilité théologique sur l’art des Michel-Ange, Fra Angelico, Mantegna, Holbein et cie.

Par exemple, Gibert souligne l’importance de l’invention de l’imprimerie pour la théologie et les beaux-arts de ce siècle : la Bible devenant de plus en plus accessible, les gens cultivés bénéficiaient d’un contact plus direct avec les épisodes bibliques que lorsqu’ils dépendaient des sermons des prêtres. Le résultat fut une plus grande attention aux passages bibliques dans ce qu’ils évoquaient en eux-mêmes, et non tout d’abord à leurs résonances allégoriques.

En effet, au Moyen Âge, on faisait grand cas, suivant la théorie patristique des quatre sens de l’Écriture sainte, aux correspondances, aux préfigurations, bref à la manière dont la Bible commentait la Bible. Cette approche ne fut certes pas réprouvée à la Renaissance, mais un souci de retour au texte, par-delà le foisonnement de thèses et de représentations le commentant, a mené les peintres à illustrer les scènes bibliques avec un sens du réalisme croissant. Ce souci était évidemment conditionné par les nouveaux efforts faits pour établir un texte définitif, dans une perspective de plus en plus scientifique.

Par ailleurs, le réalisme avec lequel les artistes représentaient désormais le corps humain eu un impact sur la christologie : l’intérêt pour l’humanité du Christ s’est développé, et a poussé bien des peintres à présenter le corps crucifié de Jésus dans toute son horreur de chair morte, sans que l’œuvre pointe vers la résurrection à venir. Non pas que ces œuvres se voulussent athées; seulement, elles faisaient un arrêt sur image sur la pleine humanité du Christ, et sur un moment tant théologique qu’existentiel : le Vendredi saint (ou parfois : le Samedi saint, d’une tonalité différente, peut-être plus parlante pour les modernes que nous sommes).

Bref, un livre un peu exigeant, mais jamais scolaire, pour les amateurs d’histoire, de beaux-arts et de théologie.

Image: ludovic, Untitled (2009)

1 Comment

  1. Je suis curieux. Il est convenu qu’à ces époques les thèmes en peinture répondaient généralement à des commandes et que les commanditaires avaient le pas sur l’inspiration des artistes quant à la détermination des sujets. Il serait intéressant de lire ce que l’auteur pense des aspects plus prosaïques reliés aux commandes ponctuelles et attentes contraignantes de la contre-réforme. Ainsi, la comparaison des perceptions et du traitement des scènes et personnages au sein des mouvances réformées et du bloc catholique pourrait certainement révéler des enjeux tant politiques que religieux. L’art n’est jamais innocent. Le Christ couronné d’épine de Cranach et ceux de Raphaël appartiennent à des univers cloisonnés. Sous un autre angle, je crois qu’il serait pertinent de s’interroger sur le traitement réservé au corps de l’homme sous le pinceau d’artistes comme Caravage ou Michel-Ange.

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