La possibilité de l’âme

Puisqu’il fut question du corps et de l’incarnation lors du billet récent sur Vertus de l’imperfection d’Alexis Jenni, j’aimerais aujourd’hui rétablir l’équilibre, si l’on veut, en parlant de l’âme. Mais étrangement, La possibilité de l’âme, de Catherine Ternynck (Novalis, 2018), aurait pu emprunter le titre de l’ouvrage de Jenni tellement en ses pages le mot « perfection » sonne creux, là aussi. Aussi creux qu’un baiser sur la joue tendue d’un visage travaillé à coups répétés de chirurgie esthétique.

Par exemple, à propos d’un  domaine en apparence idyllique, digne d’une carte postale : Ici, tout est parfait, mais rien n’inspire. L’endroit est rêvé, mais on n’y rêve pas.

Cet extrait suggère assez, je crois, la finesse d’écriture de Ternynck, et la nature de ce livre qui, à mille lieues d’épouser la forme d’un traité, regroupe plutôt des « histoires d’âme ». L’auteure ne s’est pas crue capable de confronter l’âme humaine de manière frontale; elle a donc opté pour une approche oblique, narrative, poétique. Et cela pour notre plus grand plaisir de lecture.

Son point de départ :

Aujourd’hui, en Occident, les souffles sont tombés, ils passent bas.On vit certes plus libre, plus vite, plus longtemps, mais on respire mal. La matière étouffe, le vide pèse. Si l’on refuse la dimension spirituelle, la vie n’est-elle pas, plus que jamais, une affaire difficile, une vaine agitation, une épuisante quête de sens ? Le temps humain ne devient-il pas une urgence, la vieillesse, la pire des injustices et la mort, le plus terrible effroi ?

S’appuyant sur cet état de fait et puisant à la fois dans sa pratique de psychanalyste et dans son expérience du deuil d’une personne aimée, Ternynck nous dote par procuration, ligne après ligne, d’une attention aux choses et aux êtres qui laisse deviner la profondeur du réel.

L’âme humaine se laisse ainsi entrevoir derrière le sourire fugace d’une vieille femme dans le métro; puis dans une chaise de paille chargée d’absence; et encore dans une Vierge « à l’enfant volé ».

C’est le genre de livre qu’il ne faut pas être pressé de lire, qui exige de la lenteur et de l’abandon. Toutes les historiettes ne parlent pas avec la même force au lecteur,  à la lectrice, et ce n’est guère surprenant : tous les murmures ne sont pas destinés à toutes les oreilles.

En terminant, je veux absolument mentionner que la préface de Sylvie Germain est la plus belle, la plus pénétrante et la plus généreuse de toutes celles que j’ai lues depuis longtemps. Je n’aurais pu imaginer une préfacière plus appropriée pour La possibilité de l’âme, mais même prévenu de la sorte, j’ai été surpris, soufflé par une si puissante offrande.

Image: O still small voice of calm, Viacreativa (2007)

3 Comments

  1. Le vide spirituel… c’est un regard posé sur les autres à partir de nous-mêmes, un regard qui interrogent moins les incroyants ou les croyants mous que notre propre perplexité devant le recul du religieux en Occident. Car, il faut bien l’avouer, ce phénomène est le nôtre bien avant d’être celui de l’humanité entière. Rappelons-nous qu’il y a autant d’adorateurs de Ganesh qu’il y a de catholiques et que l’étrangeté ressentie devant la spiritualité des autres donne la mesure de nos certitudes.

    Ces certitudes sont celles propres à la foi, respectives à chacun, réfractaires entre eux, celles qui situent chaque croyant au centre de leur propre monde en orbite duquel flottent l’erreur de ceux qui n’y participent pas. Dans un monde où chacun croit en imperméabilité de l’autre, autant de fermetures qui ont conduit historiquement à tant de conflits, il ne faut s’étonner de constater une certaine lassitude de la part des populations formées au rationalisme des Lumières. La Vérité est évacuée de ces nouvelles rectitudes qui émergent pour faire place à autre chose, plus relatives, plus conciliantes, une plasticité de l’âme que le croyant diminue à la matérialité du monde. C’est faire preuve de beaucoup de mépris pour ces 85% de suédois qui ont déclaré récemment ne pas croire en Dieu (Journal La Croix). C’est aussi oublier que chez les plus instruits, l’extinction de l’idée de Dieu est croissante quel qu’en soit la confession. Au Québec, 83% des musulmans ne fréquentent pas la mosquée (Le Devoir).

    Aussi le regard de l’auteur n’est pas neutre. Il révèle ses angoisses quant à ce que serait un monde sans spiritualité. En soi, c’est un faux débat puisqu’il y aura toujours une forme ou une autre de spiritualité. Seulement celle-ci sera réduite au rang de l’individu en marge des grandes religions organisées, une nouvelle intimité avec un divin multiforme et pragmatique. L’évacuation des interdits, le rejet des préjugés religieux impropres à l’évolution de l’éthique sociale, la soif de liberté disons-le, devraient bouleverser le paysage spirituel de l’Occident au cours du prochain siècle.

    En posant la question « Où allons-nous? », l’auteur pose en fait la question « Que devenons-nous? » Nous, le résiduel, l’ancien monde qui agonise tout doucement, qui regardons se vider les temples et s’éteindre la parole de Dieu au sein de nos populations contemporaines. Que restera t-il de nous, du sens que nous portons, des valeurs que nous charrions tous les jours en démenti de l’individualisme et de la fermeture? Et conforme à nos fermetures, à nos résistances aux changements, nous tardons à jeter nos barques dans le courant du changement et persistons à ne pas changer, conformes à nos convictions, celles d’avoir raison sans saisir que ce sont les formes davantage que le contenu de la foi qui nous disqualifient aux yeux de ceux qui nous quittent ou nous suivront. C’est tout ce patrimoine qui rogne notre crédibilité et celle de notre message.

    Il faut convenir avant tout que ce monde que nous avons connu et maîtrisé nous échappe, qu’il retourne au creuset et qu’en émerge lentement un monde neuf fait de mouvances migratoires, d’interpénétrations culturelles et religieuses, à la redéfinition du cadre démocratique, à la cohabitation douloureuse. Les peuples subodorent ces transformations et prennent peur. Le repli progressif des nations sur elles-mêmes annonce le pire alors qu’un dernier soubresaut est à prévoir avant l’éclatement final de ce que nous avons été. À sa manière, l’auteur participe à cette peur sans pour autant la propager. Elle se comporte comme ces dignitaires romains qui regardèrent s’effondrer l’empire du haut des murs de Rome en philosophant… sans jamais prendre les armes.

  2. Toujours inspirant de te lire. Merci pour toutes ces suggestions de lecture.

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