Plus tard, je serai un enfant

Que l’on aime un peu, beaucoup ou à la folie l’œuvre d’Éric-Emmanuel Schmitt – ou alors pas du tout –, difficile de ne pas apprécier l’homme, éminemment sympathique, à mille lieues de la caricature de l’intellectuel parisien insupportable (d’ailleurs, il habite Bruxelles). C’est d’autant plus vrai pour les Québécois, qui bénéficient de fréquentes visites de cet auteur, parmi les plus traduits dans le monde.

Il est donc assez aisé de prévoir le succès de son dernier livre, Plus tard, je serai un enfant, paru la semaine dernière et lancé hier soir à la Librairie Paulines. Non pas un court roman ou une pièce de théâtre, cette fois, mais un livre d’entretiens – ce qui peut étonner lorsque l’on sait qu’Éric-Emmanuel Schmitt a longtemps refusé de se livrer sous ce mode, ayant toujours privilégié de se confier par l’intermédiaire de fictions à teneur autobiographique.

Et alors, dans ce livre tout neuf, y apprend-on beaucoup de choses sur lui ? Oui et non. Ceux et celles qui ont fréquenté assidûment son œuvre ne seront pas surpris par la place qu’a prise la beauté en général, la musique et la littérature en particulier, dans l’éducation humaine et intellectuelle de l’auteur de Ma vie avec Mozart. Mais tout de même, l’accent sur l’enfance permet de faire émerger de nouveaux aperçus sur la vie et la pensée de l’écrivain.

Ainsi, on découvre qu’Éric-Emmanuel valorise énormément l’écoute, dans notre vie adulte, de l’enfant que nous fûmes – par-delà toute candeur de type « Peter Pan », évidemment. En fait, il se dégage de ses propos une spiritualité faite à la fois d’enracinement, de goût de l’aventure et d’étonnement. Cela parlera sans doute à bien des gens, bien au-delà des cercles religieux. En contexte chrétien, beaucoup penseront au courant spirituel « de l’enfance » issu de Thérèse de Lisieux, non sans raison. Mais nul besoin d’avoir un rapport religieux au monde et à la transcendance pour apprécier le type de sagesse proposé par Éric-Emmanuel Schmitt, heureux mélange de fidélité au passé et d’ouverture créative à l’avenir.

Sans doute quelques lecteurs seront-ils parfois agacés par certaines questions, qui semblent manquer de naturel. Par exemple, on demande à Éric-Emmanuel Schmitt, d’entrée de jeu, si « grandir sur un promontoire participe à forger un regard distancié sur l’existence ? » Ce n’est exactement le type d’interrogation venant à l’esprit de la majorité d’entre nous…

Mais il ne faudrait pas passer à côté de cet ouvrage pour si peu. La préface, écrite par l’auteur, est particulièrement envoûtante. Je termine en citant un extrait de celle-ci :

Je n’ai pas eu la même enfance toute ma vie.

À vingt ans, elle me semblait vide tant je désirais la quitter. À trente ans, je l’avais bornée à une série d’impressions, une collection de premières fois, un alphabet de sensations. À quarante ans, j’en fournissais un récit tourmenté, avec un début, un milieu et mille ruptures, car je me débattais alors dans des tensions familiales. Aujourd’hui, la cinquantaine advenue, plus tendre, plus sage, moins fier, apaisé, je mesure ce que j’en retire et j’aime y détecter les racines de ma vie.

Image: marie alexandre, Untitled (2013)

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