Petite spiritualité de l’amitié

Dans notre espace public, l’amitié n’est pas un sentiment qui est valorisé. Les publicités et les prises de paroles font presque toujours l’apologie d’un individualisme déguisé en quête de la perfection personnelle ou de l’amour réduit à la passion. Pourtant, on gagnerait beaucoup à réhabiliter ce sentiment qui est le sujet du récent ouvrage du philosophe André Guigot, Petite spiritualité de l’amitié (Novalis, 2018).

Dans ce petit traité philosophique, l’auteur réfléchit à l’amitié sur tous les angles qui sont abordés ici sous la forme de thématiques classiques : l’amitié au travail, son sens politique, les défis de la sincérité, la solitude, etc. Chacun des chapitres se présente sous la forme d’une discussion dont l’objectif implicite est de définir le concept même d’amitié, mais aussi, et surtout, d’en faire ressortir toute la richesse et la force créatrice.

Car l’amitié, selon l’auteur, est très féconde et fonde même l’essentiel de nos rapports sociaux. Elle est une force à la fois plus rationnelle que l’amour-passion, mais aussi presque magique par sa capacité à rassembler des gens aux horizons parfois si divers. Son antithèse n’est pas la mésentente, car l’amitié s’en accommode très bien, mais plutôt le manque de sincérité et le mensonge.

L’auteur propose même des réflexions sur des sujets aux accents modernes : l’amitié à l’heure des réseaux sociaux (et de la société de consommation), l’amitié entre les femmes et les hommes et, ce qui est l’une de ses spécialités, les rapports parfois houleux entre l’amitié et l’amour-passion. Sans offrir de réponses toutes faites, l’auteur nous invite plutôt à la réflexion en nous encourageant à dépasser le cynisme ambiant.

Son style, parfois pastoral et véhiculant une vision presque irénique de la nature, favorise la réflexion et la contemplation. Ces quelques mots de sa plume illustrent bien l’état d’esprit dans lequel ce traité a été écrit :

L’amitié prolonge ce bien-être et cette perception douce de l’existence. Elle ne disloque pas le bonheur d’exister, mais lui donne une seconde chance, une seconde vie. Oui, en effet, l’ami n’est pas un autre moi, il n’a même pas besoin de me ressembler pour exister en tant que tel.

En somme, Petite spiritualité de l’amitié est une lecture revigorante qui donne le goût d’appeler ses amis pour en prendre des nouvelles. Et de se recentrer sur nos priorités, malgré toute l’efficacité et la vitesse que notre société actuelle veut nous imposer. Car, cultiver l’amitié, c’est aussi privilégier la lenteur, la simplicité et toute la richesse du contact humain.

Image : amitié/ friendship, Vanna_ (2008)

1 Comment

  1. Dieu merci, le misanthrope est un cas d’espèce qui ne fait pas école. Des statistiques récentes indiquaient que 38% des Canadiens vivent seuls, un carburant puissant qui alimente les réseaux sociaux, leurs échanges, la simple présence aux regards des autres comme une main tendue en espoir de ceux qui répondent ou ignorent. D’autant qu’une nouvelle étude révélait il y a peu qu’un seul mois de solitude chez les souris réduisait de 20% certaines zones neuronales au sein du cerveau. L’Homme est un être social qui cherche davantage qu’il donne son amitié, ce premier pas déterminant l’essentiel de la sociabilité humaine. Au premier contact s’enclenche un exercice d’exploration qui porte ce que nous sommes avec nos prévenances, nos fragilités, nos attentes, une histoire propre faite de succès et d’échecs, de douleurs et de joies. En cela, l’amitié ne se résume pas à la simple convivialité d’un dîner pris un lundi soir, un martini partagé dans la pénombre d’un bar ou un temps partagé au cinéma. Elle consiste avant tout en ce risque de l’autre, celui de son accueil, celui de notre ouverture et du partage de ce que nous sommes en toute vulnérabilité. L’amitié se construit avec l’abaissement de nos défenses, en régression de nos inconditionnalités dans le déploiement de nos émotions.

    Car une amitié sans émotions est une rose qui sèche en bouton, le niveau d’implication faisant foi de la mesure des choses. L’amitié peut donner lieu à des incendies qui ne sont pas à réprimer sous prétexte de retenue ou d’un certain paraître. Le vieux complexe petit-bourgeois qui mis en forme l’opposition hybris/tempérance chez les grecs ou l’appel à la pondération de St-Paul à Tite n’expriment que des mentalités d’assiégés qui étouffent les élans naturels du cœurs envers ses amis. Ah! ce souci d’être irréprochables. Pour être vrai, l’amitié se doit d’être libre dans ses expressions et non contenue, réservée à des gestes policés par le préjugé. Quoi de plus beau que deux hommes qui s’étreignent virilement par le cou sur la rue (j’écris virilement pour rassurer un certain lectorat), ces jeunes filles qui s’échangent leurs écouteurs, ces amitiés atypiques qui rient à gorge déployée en public? Quel arguments spécieux peut-on invoquer pour étouffer cet élan naturel, cette énergie qu’insuffle l’amitié, ce désir d’être pleinement soi pour l’autre? L’amitié n’a que faire des faux.

    Qu’il s’agisse d’amitiés de bureau, d’amitiés guerrières comme celles qui se développent sur le front, des premières ou des dernières amitiés, toutes supposent la complicité c’est à dire ce partage silencieux, celui qui passe par les yeux, un sourire, parfois un geste. La complicité, c’est l’amitié en plénitude. Par contre, c’est aussi celle qui s’expose au naufrage, des complicités coupables pouvant conduire à la rupture. C’est le fil de fer sur lequel tanguent l’humanité tentée par la force de ces nouvelles solidarités à marcher vers le meilleur et le pire. Car l’amitié est multiforme et ne se limite pas qu’à ce qu’en disent les romans. Ici la lumière le partage aux ténèbres. « Délivre-moi, Yahvé, des mauvaises gens, contre l’homme de violence défends-moi, ceux dont le cœur médite le mal, qui tout le jour hébergent la guerre, qui aiguisent leur langue ainsi qu’un serpent, un venin de vipère sous la lèvre. » (Psaume de David 140)

    L’amitié suppose des choix, celui de notre intégrité avant tout ou celui de notre abandon. Le risque de l’autre en amitié est précisément celui de reculer en-deça du combat quotidien du chrétien. La chose n’est pas facile car la nécessité du retrait survient après s’être livré mutuellement, alors que la confiance suscite les confidences. Aimer son prochain n’implique pas de s’associer au pire. On ne sait jamais qui le Père mettra sur notre route en défi de nous-mêmes, en mesure de notre foi. Mais c’est là un autre débat.

Laisser un commentaire