Petite philosophie de l’enfance

J’ai découvert la philosophe française Chantal Delsol il y a environ un an, lors de la publication de l’ouvrage Le nouvel âge des pères, rédigé avec Martin Steffens. J’avais été frappé par l’équilibre de sa position. C’est pourquoi j’ai sauté sur le tout nouveau Un personnage d’aventure. Petite philosophie de l’enfance (Cerf, 2017) dès son atterrissage sur mon bureau.

Delsol n’y propose pas une philosophie de l’enfance au sens où l’on dit couramment de sainte Thérèse de Lisieux qu’elle a développé une « spiritualité de l’enfance ». Autrement dit, il ne s’agit pas ici, du moins en premier lieu, de s’inspirer d’une caractéristique ou l’autre de l’enfant pour mieux vivre et appréhender le monde. Il s’agit plutôt d’être un peu plus au clair concernant notre rapport aux enfants, et à leur éducation. Bref, un ouvrage d’éducation des adultes sur l’éducation des enfants.

Dis ainsi, voilà qui paraît bien sec. Or Delsol évite absolument de s’aventurer dans les méandres techniques des sciences de l’éducation. Elle enchaîne plutôt les considérations philosophiques que l’on devrait avoir en tête quand l’on cherche à cerner ce qui constitue les lignes de force du visage de l’enfance.

Au passage, elle passe au crible deux approches : celle des sociétés traditionnelles et celle des sociétés postmodernes. Les premières cherchent avant tout à intégrer l’enfant dans un ordre immuable, à le préparer à jouer le rôle pour lequel il est destiné. L’enfant est alors bien peu considéré comme une personne libre de se déterminer et d’inventer sa vie.

À l’inverse, en raison de leur méfiance envers l’interdiction et les discours d’autorité, les sociétés postmodernes mettent tellement l’accent sur la liberté individuelle de l’enfant, sur son autodétermination, qu’elles s’aveuglent sur son besoin de repères.

À propos de l’éducateur, voici ce qu’avance Delsol :

« Il ne dit pas : ‘Voici la vérité toute nue, prends-la sans discuter et crois-moi sur parole puisque j’ai vécu plus que toi’. Il ne dit pas : ‘J’ai fait ce que j’ai pu mais je n’ai pas envie de t’imposer mes croyances, sois libre de tout et remercie-moi de mon silence’. Il dit : ‘Je t’apporte quelques pépites en lesquelles je crois et qui te rendront fort et heureux mais ce sont encore des mystères que tu dois creuser et interroger, et je suis sûr que tu feras mieux que moi.’ »

Autrement dit, même si la sortie (typiquement occidentale) du cadre holistique traditionnel encore en vogue dans la plupart des pays du monde, est une excellente chose, nous sommes néanmoins guettés par l’illusion que la liberté peut s’exprimer dans le vide, que l’enfant pourra choisir alors même qu’on ne lui a rien transmis par peur de faire pression sur lui. Illusion, car le pianiste est libre de créer à partir du moment où il a appris à faire ses gammes, et plus encore, sous l’égide d’un maître.

La manière qu’a Delsol de critiquer ces deux écueils est très suggestive, et si elle se limitait à ce thème, elle aurait déjà fait œuvre utile. Mais son ouvrage propose bien d’autres pistes de réflexion, notamment sur le rôle des modèles existentiels, sur l’innocence et l’émerveillement, sur le primat de la vie privée sur la vie publique, etc.

Image: Aikawa Ke, Freedom (2015)

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