Des personnages en quête d’Auteur

La théologie est une discipline paradoxale en ce qu’elle cherche à développer un discours précis sur un être qu’elle conçoit comme infini. Le paradoxe s’accentue lorsqu’on réalise que la parole est au cœur même de l’action de Dieu dans le monde, et ce depuis ses commencements. C’est cet étrange chassé-croisé entre une parole divine et des paroles humaines – toutes créatrices – qu’a étudié Matthieu Rouillé d’Orfeuil dans Des personnages en quête d’Auteur : Une histoire de la charité (Cerf, 2018).

Ce livre élargit la perspective théologique en la dotant des outils développés par la littérature et la sémiotique. L’objet de ces réflexions denses est la parole dans toutes ses manifestations chrétiennes, qu’elle soit créatrice (« Que la lumière soit! », Gn 1, 3), révélée (« Et Dieu prononça toutes ces paroles : “C’est moi le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte” », Ex 20, 1-2) ou encore incarnée (« Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous », Jn 1, 14).

Selon l’auteur, l’omniprésence du langage dans la théologie chrétienne n’est pas anodine. Après tout, dans une perspective humaine, la connaissance et l’existence se dissocient difficilement du langage qui peut à la fois exprimer ce qui est, mais aussi ce qui n’est pas. Les mots sont en effet essentiels pour appréhender les mondes dans lesquels nous évoluons.

L’angle de l’auteur pour aborder ces questions est donc inspiré par le domaine de la création littéraire. Dans cette perspective, Dieu est un auteur qui donne vie à un univers et à des personnages, les humains, mais qui dote aussi ces derniers d’un outil, le langage, qui permet à la fois de comprendre la réalité et de parler du Créateur. Il va sans dire que le lecteur est ramené régulièrement aux récits de la Genèse où s’articule la relation entre divinité et humanité.

Au-delà de l’œuvre divine, Rouillé d’Orfeuil s’intéresse aussi aux actes humains et à leur portée, dans des perspectives qui touchent autant à la morale qu’à la responsabilité et à la vertu. C’est dans ce sens qu’il peut parler d’une histoire de la charité. Car, malgré les souffrances du monde, l’action humaine fait écho à l’essence même du Dieu-amour en cherchant à l’imiter. L’auteur termine ses réflexions en examinant les conséquences d’une parole incarnée pour la lancinante question du salut.

L’approche originale de Des personnages en quête d’Auteur nourrit admirablement la réflexion de ceux qui s’intéressent à notre rapport au divin, mais aussi aux mots pour le dire. En ce sens, le propos de Rouillé d’Orfeuil est on ne peut plus théologique.

Image : Saint-Exupéry et son Petit Prince, Iris@photos (2009)

2 Comments

  1. « Selon l’auteur, l’omniprésence du langage dans la théologie chrétienne n’est pas anodine. » Je rajouterais qu’elle n’est surtout pas innocente.

    Face à la richesse du vocabulaire, le choix d’un mot répond toujours à une intention, il n’est jamais gratuit. Il y a le mot qui se prétend juste, ces mots qui en cachent d’autres, ces mots qui habillent de pédanterie ou d’affectation un propos chargé d’esbroufes ou ceux qui diffèrent, contournent et évitent, le mot qui aime ou assassine, ceux-là qui marquent le ton d’une tirade et combien d’autres encore. La liste est pratiquement infinie. Le bestiaire de langue est si riche. Alors comment choisir des exemples qui décrivent le poids des mots sur la conscience des chrétiens? Voyons voir…

    Combien de mots sont appelés à la rescousse du prêcheur pour édulcorer un passage des évangiles qui bousculent, interpellent ou accuse les croyants de veulerie. On arrondit, édulcore le tranchant d’une parabole en enveloppant celle-ci dans un flot de mots lénifiants afin de préserver une assistance déjà décimée par des siècles d’infractions dans leur vie privée. Ces mots-cocons vampirisent le sens premier des textes et dédouanent le chrétien de ses devoirs. Ce commerce des mots troquent trop souvent rigueur pour fidélité dans l’unique but de sauver les meubles. Les mots se font racoleurs afin d’éteindre des résistances qui conduiraient à la désertion des plus tendres, des plus mous. Ces mots expriment une mentalité d’assiégé, l’inconfiance en l’Esprit saint, l’abdication du ministère, une grande lassitude.

    Mais il faut parler de l’évocation des mots des autres pour justifier des positions théologiques parfois contraires. L’inculturation a produit des métissages étonnant dont l’Afrique regorge d’exemple. L’Église catholique africaine y conforte pour sa plus grande part la haine des homosexuels jusqu’à s’allier aux États pour les condamner à des peines exemplaires (parfois la mort) en se basant sur Genèse: 1, 28 en contravention flagrante avec le premier commandement « aimez vous les uns les autres (pas sélectivement) et de cette parabole du Christ (Matt: 19, 3-12) où Il dit « Il y a des gens qui ne se marient pas car, de naissance, ils en sont incapables… » Sujet éminemment fissible au sein de l’Église, les choix des mots cautionnent le crime ou l’accueil inconditionnel. Ces jeux d’emprunts ne sont jamais inoffensifs puisqu’ils participent à une prise de position, un débat qui n’autorise pas le consensus. Les mots propres aux uns ou empruntés aux autres ne visent qu’une chose, avoir raison au détriment d’un tiers (dans ce cas-ci 10% de la population mondiale selon l’ONU). Si je peux m’offrir un jeu de mots, certains emprunt hypothèque le message du Christ, le gréve du poids de l’Homme.

    Mais de scandale en scandale, parlons du silence des mots, ceux qu’on ne prononce pas par esprit de dissimulation, de déloyauté envers Dieu et les croyants, de complicité et qui servent l’Homme avant le Père. Parlons des événements récents au Chili et en Pennsylvanie. Le silence est un discours en soi, le silence des mots s’imprimant profondément dans la conscience des croyants. Ils sont l’ombre des faits et se dissolvent lorsque la lumière se fait. Quand le premier silence se fait devant l’horreur, l’homme et la femme de bonne volonté restent sans mots, C’est alors que les silences coupables se mettent à hurler le mensonge, celui du regret, des excuses et de la honte. Or, comme tous les lâches tapis dans l’ombre, ils craignent les mots de vérité qui contribueront à leur silence définitif. Il y a ici un appel à un grand ménage.

    Peut-être comprenez-vous mieux ma perplexité lorsque je lis que l’auteur crois que « malgré les souffrances du monde, l’action humaine fait écho à l’essence même du Dieu-amour en cherchant à l’imiter. » Disons que les mots me manquent pour exprimer toute mon indignation.

  2. Mais j’oubliais…

    il y a aussi ces mots en suppléance des nôtres, ceux de ces prières suggérées ou imposées qui assèchent la parole du croyant dans son élan vers le Père. Dans l’acclamation d’hier, il y avait ces mots: « Accueillez la parole de Dieu pour ce qu’elle est réellement: non pas une parole d’hommes, mais la parole de Dieu. » En marge du Notre Père qui est parole divine, il n’y a que paroles d’hommes. » Combien il est essentiel de restituer aux fidèles le choix de leurs mots pour éviter l’habitude, ce silence habité par les mots des autres. Le Christ nous veut comme de petits enfants. Alors accordons-nous le droit de balbutier nos espoirs, de babiller en confiance, dégagés de cette rhétorique conformée par les impératifs d’une religion organisée et dont la bienveillance écrase l’élan du cœur. L’obligation de nos mots nous dégage de ces prières récitées par procuration. Il faut se questionner sur la mécanique de la messe, de ses réponds monocordes répétés en absence de nous-mêmes. Combien je souhaiterais des espaces de silence en cours de cérémonie, des instants réservés à nos mots intérieurs qui, pour le moment, n’ont pas encore la reconnaissance de leur importance dans la suite compact de ces trente minutes qui enveloppent l’Eucharistie. Il faut réinstituer la prière libre, l’encourager au sein de la messe quitte à prolonger celle-ci de quelques minutes. Sommes-nous à ce point presser d’expédier les choses que nous évacuions nos mots en abandon complet aux rituels? Laissons-nous glisser de la tête au cœur.

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