Au péril de la nuit

« Ce sont des femmes qui inaugurent notre modernité spirituelle en ces temps où s’est évanouie la certitude des fondements. » Cette phrase, qui orne la quatrième de couverture du tout récent Au péril de la nuit. Femmes mystiques du XXe siècle (Cerf, 2017) de François Marxer, situe bien l’enjeu de cet ouvrage : dresser un double portrait, celui de grandes spirituelles d’abord, ensuite celui d’une expérience spirituelle chrétienne fondamentale, la « nuit », qui, sans être nouvelle, devient de plus en plus paradigmatique de notre époque.

Le lecteur est donc convié à découvrir les profondeurs d’abandon dans lesquelles ont évolué Simone Weil, Édith Stein, Marie Noël, Adrienne von Speyr, Etty Hillesum, la petite et la grande Thérèse en plus de Mère Teresa. Chacune fait l’objet d’un long chapitre traduisant leur rencontre avec un Dieu qui aime se dissimuler dans l’absence, et dont le « sans-visage » n’est jamais tant discernable que lorsque la possibilité même de « voir » défaille.

Malheureusement, il est regrettable qu’un sujet aussi subtil et exigeant soit traité avec si peu de retenue dans l’expression. L’auteur multiplie les formules alambiquées, comme s’il subissait la contagion de certaines des mystiques qui, pour exprimer l’au-delà du langage, rusent avec celui-ci et emploient des images confondantes. Ce qui est légitime dans le cas d’une mystique ne l’est pas dans celui d’un auteur, et pour entrer dans l’intelligence d’expériences exceptionnelles, un verbe un peu plus sobre aurait été de rigueur.

Tout de même, l’ouvrage possède d’indéniables attraits. Tout d’abord, l’auteur ayant manifestement fréquenté les mystiques de près, ses interprétations semblent crédibles. Puis le fait de regrouper huit figures de sainteté dans un ouvrage thématiquement très cohérent permet d’établir des rapprochements parfois insoupçonnés entre l’une à l’autre.

Mais au final, le grand mérite d’Au péril de la nuit demeure ses tentatives pour arrimer les expériences particulières de chacune des mystiques au climat spirituel caractérisant notre époque. De fait, il est trop facile d’oublier, surtout dans le cas des mystiques qui peuvent nous paraître hors du monde, que la vie intérieure n’est pas une pure affaire de relation fermée entre une personne et son Dieu. Marxer évite ce piège et, dans la foulée, nous aide à mieux comprendre le type de spiritualité suscité par notre « monde nouvellement sans Dieu ».

Image: Sonny Abesamis, Starry Night 1 (2015)

8 Comments

  1. Pourquoi commenter des livres que seul le plus petit nombre peut s’offrir. À $50.00 le volume, le discours religieux peine toujours à se démocratiser. Si votre critique est de qualité, elle n’a pour seul mérite que de faire regretter de ne pouvoir y accéder.

    • Il est toujours possible d’emprunter les livres à la bibliothèque ou de se les procurer à plusieurs. Un ouvrage de qualité coûte souvent cher à produire, et si l’on veut que les acteurs du milieu du livre vivent, il faut bien que le prix de vente suive. Sinon, les livres d’envergure se feront plus rares, et ce serait
      alors une perte énorme pour la culture.

  2. Convenez que si les Gédéons peuvent distribuer la bible gratuitement à l’échelle de l’Amérique, les Dominicains pourraient abaisser leurs prix.

  3. Très honnêtement, je ne crois pas. Le contexte de publication est complètement différent.

  4. Pourquoi prétendre l’honnêteté pour défendre le profit? La chose n’est pas déshonorante en soi. Certes, sa réhabilitation par l’Église peut donner l’impression de réintroduire les marchands dans le temple mais il demeure que dosé avec justice, il conserve une certaine acceptabilité sociale qui fait avaler bien des couleuvres. Ne devons-nous pas garder à l’esprit que le but premier de l’édition est de rejoindre le plus grand nombre? Or comment y parvenir avec une politique de prix censitaire? Est-il raisonnable pour un éditeur de référer ses lecteurs peu fortunés mais intéressés à la bibliothèque? Ne peut-on produire des éditions moins luxueuses mais plus abordables? N’est-ce pas en partie ce que vous appelez le contexte de publication?

    • Sauf exception, les publications du Cerf ne sont pas luxueuses, mais elles exigent une grande somme de travail rémunéré: infographie, révision, correction d’épreuves, direction littéraire, parfois traduction, etc. Puisque le marché des ouvrages religieux spécialisés est petit, les tirages le sont également, et donc les coûts de production sont répartis sur une quantité modeste d’exemplaires.
      Par ailleurs, il existe bel et bien des ouvrages à 4,95$ destinés au plus grand nombre. Mais il existe d’autres lectorats, qui méritent également d’être satisfaits. Les bibliothèques mettent ces ouvrages à la disposition de tous, alors il n’y a certainement pas de scandale.

  5. Je constate avec vous l’étroitesse du marché et ne peut que regretter cet argument massue. Par chance, il reste le marché parallèle du seconde main. Merci pour ces éclaircissements.

  6. Merci messieurs vos échanges m’ont beaucoup appris et instruits sur ce petit monde mystérieux et mal connu à mes yeux qu’est celui de l’édition.

    Mais encore plus étonnant et inconnu pour moi est le lecteur dont on ignore tout malgré les sondages sur ses goûts et ses couleurs et les essais de mise en marché de réponse à ses besoins.

    Les silences d’un lecteur ne sont pas nécessairement des questions en quête de réponses mais souvent des constats d’étonnements de ne pas être « seul au monde » et de sourire lucidement sage à ce « Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? » que lui pose « en clin d’oeil » son existence.

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