Pas pleurer, de Lydie Salvayre

Il y a plusieurs raisons de lire Pas pleurer, de Lydie Salvayre (Seuil, 2014). C’est d’abord un investissement rentable, car on peut être sûr de rencontrer une personne qui, comme soi, considère qu’il a fait ses « devoirs littéraires » de l’année en lisant le récipiendaire du Prix Goncourt. Ou on peut l’ouvrir pour accompagner, par fidélité ou par goût, l’auteure de La compagnie des spectres dans le déploiement de son œuvre romanesque. Ou alors parce qu’on est catholique et qu’il parle de notre famille, cet ouvrage, et on est curieux de connaître les détails.

On y retrouve Montse, une adolescente vivant dans un petit village de l’Espagne des années 1936-1939. Elle est inculte et naïve, et quand son frère aîné lui bourre la tête et le cœur de slogans libertaires, elle décide de quitter sa maison pour le suivre dans une ville « libérée », c’est-à-dire tenue par de jeunes idéalistes opposés tant aux forces communistes qu’aux nationaux du général Franco. Là, elle vit un mois de juillet magique, avant de revenir engrossée à son village natal, où la rejoindra bientôt la guerre civile que l’on sait.

L’histoire est racontée par une narratrice en discussion simultanée avec une Montse passablement vieillie et qui s’avère être sa mère. D’où l’utilisation, quand elle la cite intégralement, d’un français joliment massacré d’espagnol.

D’emblée, je l’admets : je ne considère pas ce roman comme une œuvre marquante. L’écriture est séduisante, certes, mais l’indignation de Salvayre devant les dérives et massacres perpétrés au nom de Dieu ou d’idéaux politiques est exprimée de manière assez plate, convenue, et sans grande hauteur de perspective. Du moins aura-t-elle le mérite d’avoir ravivé la mémoire d’événements tragiques qui, partout ailleurs qu’en Espagne, sont noyés par le souvenir de l’avènement de la Seconde Guerre mondiale.

Toutefois, le livre renferme un réel intérêt pour quiconque aime réfléchir sur les rapports entre l’Église et le monde, et sur la nature de l’engagement que conditionne la foi chrétienne. Tout au long de l’ouvrage, la figure du romancier catholique Georges Bernanos apparaît en contrepoint des agissements des autorités ecclésiastiques espagnoles. Et Bernanos, même réduit en figure littéraire, n’est pas du genre à rester la bouche fermée.

Le choix de Bernanos n’est pas banal, car c’est fondamentalement un homme conservateur, un homme de droite, pas trop du genre républicain (au sens français). Salvayre se sert donc d’un instrument qui n’est pas taillé d’emblée pour la dénonciation du régime de Franco. D’ailleurs, elle souligne dès les premières pages que Bernanos, en bon monarchiste, appuie d’abord les Phalangistes – son fils s’y étant même engagé.

Mais devant les crimes inhumains auxquels il assiste à Majorque, effectués par les hommes de Franco avec la bénédiction solennelle de tout le haut clergé, sa conscience est ébranlée. Il décide de témoigner de l’horreur et du scandale :

« Et bien qu’il lui en coûte de le dénoncer, il lui en coûte encore plus d’en être le voyeur muet. L’image de ces prêtres, le bas de leur surplis trempant dans le sang et la boue, et donnant leur viatique aux brebis égarés qu’on assassine par troupeaux, le révulse ».

Ce n’est pas rien, car Bernanos est alors isolé dans sa propre famille : l’épiscopat appuie Franco sans réserve, Pie XI applaudit les succès de ce dernier par crainte du communisme et, surtout, ses frères chrétiens dans le noble métier des lettres le fustigent. Ainsi Paul Claudel, «  que Shakespeare eût nommé tout crûment fils de pute. »

Salvayre nous montre un Bernanos objecteur de conscience, qui ne répond pas par une violence en sens inverse et n’absout pas les républicains, mais qui se fait un devoir de rendre compte avec le plus d’honnêteté possible de ce qui lui est donné de voir, et qu’il ressent comme autant de crachats au visage du Christ.

Bref, la figure de Bernanos écrivant Les Grands Cimetières sous la lune, livre-dénonciation qui le mènera en exil au Paraguay, est le cœur palpitant, le cœur en souffrance de ce roman. Figure d’actualité, car le climat délétère en Europe appelle ce genre d’hommes, de femmes, capables de cette conversion du regard les amenant à dénoncer, aux oreilles même des leurs, ce que Bernanos appelait « la furie religieuse consubstantielle à la part la plus obscure, la plus vénéneuse de l’âme humaine ».

(Article paru d’abord dans Rencontre, le webzine du Centre culturel chrétien de Montréal. Pour vous inscrire à leur liste de diffusion: info@cccmontreal.org)

Photo: Par Randroide

1 Comment

  1. Il n’y a jamais eut et il n’y aura jamais de guerre propre, civil ou autre. Le courage de ceux qui dénoncent les barbaries, même ceux commises par leur propre clan se doit d’être souligné et applaudi.

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