La paix soit avec toi / Salam Alaykoum

L’une des perceptions les plus courantes des gens qui ne se reconnaissent pas comme croyants : les religions sont essentiellement source de division et de violence.  Que cette perception repose largement sur une interprétation partielle de l’Histoire et de l’actualité ne change rien au fait qu’elle constitue l’un des obstacles les plus tenaces et les plus sérieux à la foi religieuse.

Conséquemment, le dialogue interreligieux ne devrait pas être une tâche secondaire des communautés chrétiennes, juives, musulmanes. Plutôt une exigence constitutive de leur apostolat principal. Si elles ne réussissent pas à convaincre que les grandes traditions religieuses sont réellement vectrices de paix, l’annonce de leur foi et de leur espérance ne trouvera pas son chemin vers le cœur de personnes de plus en plus préoccupées par l’établissement d’un vivre-ensemble harmonieux.

C’est un peu dans cet objectif que fut pensé et rédigé le dernier ouvrage de la saison automnale chez Novalis, La paix soit avec toi / Salam Alaykum. Oui, les religions sont faites pour réunir !, de Christian Defebvre et Othmane Iquioussen.

Typiquement, deux écueils guettent les initiatives dans le domaine du dialogue interreligieux :

1) L’indifférenciation. Autrement dit, affirmer que « grosso modo, toutes les religions disent la même chose ». Il ne peut y avoir de vrai dialogue qu’entre des personnes qui savent nommer et assumer les différences. Faire comme si tout se confondait dans un même bassin d’identité gélatineuse, c’est, en définitive, éviter le dialogue et perdre son temps en politesses.

2) Le déni. Autrement dit, affirmer que le christianisme, l’islam, le judaïsme « ne sont qu’amour et paix ». S’il est nécessaire de rappeler que ces valeurs sont au cœur de ces traditions, il faut aussi savoir nommer les résistances à l’amour et à la paix existant dans les communautés réelles d’hier et d’aujourd’hui. Si l’on évite de reconnaître que tout n’est pas rose dans nos traditions respectives, il y a fort à parier que nul ne nous accordera une quelconque crédibilité.

Ainsi, l’ouvrage de Defebvre et d’Iquioussen – le premier, spécialiste de l’histoire des religions et le second, l’un des plus jeunes imams de France – tente-t-il de naviguer entre ces deux récifs.

Les deux premiers chapitres sont consacrés à la démonstration que tant les livres sacrés que la vie et l’enseignement des « fondateurs » du christianisme et de l’islam pointent clairement vers l’amour, la paix, la tolérance. Le chapitre sur l’islam est plus fourni et développé, et c’est sans doute une bonne chose : les lecteurs francophones, plus souvent de culture chrétienne, connaissent moins bien le Coran et Mahomet que l’Évangile et Jésus, de sorte qu’il n’est pas inutile d’en parler plus longuement.

Ces deux premiers chapitres sont instructifs, mais si le livre s’arrêtait là, on pourrait lui reprocher de tomber dans le second écueil, celui du déni. Heureusement, le troisième chapitre (intitulé « Des dérives de l’histoire à l’émergence d’une culture…) retrace l’histoire des sources de friction entre les chrétiens et les musulmans, et des habitudes de pensée qui ont nourri la division, voire la guerre.

Ainsi, on explique le développement de la notion de « guerre juste », de « guerre sainte » puis de « paix juste »; l’éclosion du wahhabisme et d’autres courants fondamentalistes; les causes et conséquences des croisades, puis des efforts européens de colonisation; etc. Bref, on traverse l’Histoire, des premières communautés chrétiennes au 11-Septembre 2001, ce qui nous permet de méditer sur les (nombreuses) erreurs et les (rares) bons coups du passé en matière de dialogue entre l’Église et les communautés musulmanes.

Le quatrième chapitre se penche sur la question du djihad. En effet, l’une des premières objections venant à l’esprit d’un non-musulman quand on lui dit que l’islam prône la paix concerne ce concept, et c’est pourquoi Iquioussen le décortique. Au passage, il explique pourquoi Mahomet dut, sans pour autant encourager la violence, se faire chef militaire – ce qui, généralement, scandalise le chrétien habitué à adorer un Dieu qui s’est laissé cloué sur une croix plutôt que de prendre les armes.

Enfin, le dernier chapitre s’intéresse à la question de la vérité. S’il n’y a qu’une seule vérité, comment considérer que les fidèles d’une autre religion ne sont pas dans l’erreur ? Les auteurs ne s’aventurent pas dans les subtilités de l’épistémologie, mais offrent tout de même des pistes pour sortir de cette apparence d’aporie.

À terme, La paix soit avec toi s’avère un livre honnête et consistant capable de constituer une base solide pour nourrir le dialogue islamochrétien.

Image: Vincent Diamante, Talking ! (2006)

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