Comment peut-on être catholique ?

J’ai longtemps nourri le fantasme de trouver un livre, une musique, une peinture qu’il suffirait de proposer à la lecture, à l’écoute ou à la contemplation de mes proches pour qu’ils saisissent de quoi ma foi au Christ était faite. Je dis fantasme, car même si je trouvais une œuvre assez puissante de justesse pour exprimer ma foi, je n’en contrôlerais pas plus la manière dont cette œuvre serait reçue. Bref, impossible de se décharger de notre responsabilité de « rendre raison de notre espérance », selon la célèbre formule de saint Paul.

Tout de même, il y a quand même des ouvrages sur la foi que l’on ne rougit pas de recommander, et que l’on espère secrètement que telle ou telle personne que l’on aime finisse par ouvrir. C’est un peu le cas, en ce qui me concerne, à propos de Comment peut-on être catholique ? de Denis Moreau (Seuil, 2018). L’auteur, professeur de philosophie à l’Université de Nantes, aborde sans détour la difficulté de s’affirmer comme catholique aujourd’hui en Occident, mais également sa fierté de l’être, et les raisons (parfois de l’ordre du « rationnel », parfois de l’ordre du « raisonnable ») sur lesquelles cette option existentielle s’appuie.

Avant de prendre la décision de m’y plonger, je l’ai parcouru très rapidement, et à un moment, je l’admets, j’ai eu peur : je suis tombé sur des passages qui m’ont laissé croire que Moreau était peut-être trop conservateur pour me servir de porte-voix, notamment en raison d’une obéissance filiale à l’Église certes édifiante, mais prenant un peu trop vite à mon goût le relais de la critique prophétique. À terme, je confirme que la sensibilité de l’auteur est différente de la mienne à cet égard; cependant, je n’ai été choqué à aucun moment par ce que j’ai lu. Il ne m’est jamais arrivé de me dire : « Voilà une phrase qu’il me serait absolument impossible d’écrire. »

Le charme de l’ouvrage tient beaucoup à son approche, que Moreau décrit comme une « apologie joyeuse ». Le terme apologie peut faire peur, il évoque une posture défensive et militante, mais l’auteur précise bien que ce n’est guère là ce qu’il se propose de faire, et pour en convaincre son lecteur ou sa lectrice, il y va d’une charge savoureuse à l’endroit du « catho-grognon » – le type même d’apologète qu’on ne veut plus fréquenter aujourd’hui :

J’aimerais aussi que tout cela s’opère joyeusement et de façon positive. J’aurai l’occasion de parler des multiples espèces du genre « catholique » présentes dans la France des années 2010. Mais je veux indiquer d’emblée que je ne supporte plus l’une d’elles : catho-grognon. Ce dernier geint et râle. Il se plaint d’être incompris, maltraité. Il vomit (via Facebook et Twitter !) la modernité. Il vitupère contre la République, la laïcité, l’Éducation nationale. Il est « contre », « anti », il pétitionne à qui mieux mieux pour réclamer l’interdiction de ce qui le heurte. Il n’existe que par ce à quoi il s’oppose. C’est simple, on dirait que catho-grognon fait tout ce qu’il peut pour justifier le procès instruit par Nietzsche : le christianisme serait en son essence une doctrine « réactive », le symptôme d’une « volonté de puissance » malade, fatiguée, guidée par le « ressentiment » qu’éprouvent les faibles et les ratés, inquiets ou désarçonnés par le cours du monde (…)

Ainsi, Moreau se livre à un examen attentif, plutôt accessible malgré l’inévitable part de réflexion philosophique, des diverses bonnes raisons de croire en Dieu, d’espérer la résurrection, de consacrer sa vie à aimer toujours un peu plus à la manière du Christ. Ce faisant, il n’évite pas les objections les plus courantes, admet parfois leur force, mais achève chaque chapitre sur une note engageante que l’on ne peut guère, sauf mauvaise foi, faire découler d’une quelconque naïveté,  ou d’une fascination pour les sauts dans le vide. Autrement dit, c’est honnête et solide.

Bien des croyants sortiront de cette lecture avec une confiance renouvelée en leur capacité de rendre raison de leur foi de manière claire et sereine. Quant aux non-croyants, je serais surpris qu’ils en retirent des raisons supplémentaires pour ne pas croire dans le Dieu révélé en Jésus. Non pas que l’ouvrage risque de les convertir – ce n’est pas son objectif : seulement, Moreau ne prête pas le flanc à la critique facile, son livre n’entretient pas les préjugés les plus répandus sur les chrétiens.

En terminant, j’aimerais citer un autre passage, aux accents spinoziens, qui donne un bon aperçu, je crois, du ton assez libre, personnel, ouvert mais vigoureux de Comment peut-on être catholique?

Les humains sont des êtres de désir, intéressés en tant que tels par ce qui concerne leur jouissance, préoccupés par la recherche du plaisir et soucieux d’éviter des souffrances inutiles ou trop intenses. Pourquoi le domaine de la croyance religieuse devrait-il échapper à cette logique du désir, comme s’il était déconnecté des structures fondamentales de l’affectivité et du psychisme humains ? Il n’en est rien, et je tiendrai donc ferme sur ce point, souvent oublié aussi bien par les non-chrétiens que par les chrétiens eux-mêmes, marqués qu’ils sont par un rigorisme austère mâtiné d’une exigence de respect inconditionnel du devoir : le christianisme est fondamentalement une affaire de gens intéressés, et même de jouisseurs, de personnes qui cherchent à obtenir ce qui représente selon eux le maximum de volupté possible. Les chrétiens sont des gens dont le projet fondamental consiste à s’envoyer en l’air davantage et bien mieux encore qu’ils ne s’y sont jamais envoyés en cette vie, et pour les siècles des siècles, amen !

Image: Visita Papa Brasil, Semilla Luz (2013)

3 Comments

  1. Il y aurais un million de chrétiens confinés dans une église qu’on y retrouverait un million de chemins différents vers le Père. L’Esprit s’adresse à chacun de nous selon nos particularités propres, variant à l’infini les définitions de la foi. Pour certains, la chose ne sera jamais que superficielle, ce que François nomme les chrétiens romantiques (les chrétiens confortables, pour ma part). Pour d’autres, elle atteindra des abysses qui en feront des mystiques. Ces désignations sont naturelles chez les êtres pensants que nous sommes. Mais les catégorisations plus fines s’inscrivent rapidement dans ce que nous pouvons considérer comme le jugement de l’autre, une comparaison qui se résume toujours à avantager celui qui juge. C’est un peu le dialogue des apôtres qui cherchaient qui était le plus grand d’entre eux. Seulement voilà, malgré nos individualités, dans la foi comme en tout, nous sommes radicalement égaux et tout ce qui dépasse cette radicalité appartient à la vanité. N’ai-je pas raison de penser que l’exercice de la foi consiste pour beaucoup à se dépouiller devant Lui de tout ce qui alourdit notre marche vers le Père? Ecce homo…! Fin de la digression.

    Ce refus de la comparaison fait malheureusement mal paraître l’auteur qui n’hésite pas à rejeter les catho-grognons. Malgré le poids qu’ils semblent porter, l’auteur ne devrait pas s’autoriser à les juger, les condamner et les rejeter. Ce n’est pas ce à quoi le Christ nous a invité. L’accueil est une règle d’inconditionnalité, une invitation à l’ouverture, une soif de l’autre ne pouvant s’abreuver qu’à la coupe de la compassion. Pour citer François à nouveau « qui suis-je pour les juger? » Le Christ n’entre jamais que par la petite porte de l’autre, le repli sur nos certitudes nous éloignant de Lui. N’a t-Il pas déjà répondu à Pierre « Arrière Satan! » alors que celui-ci prétendait des convictions à l’encontre des périls que Lui annonçait le Christ. Cet extrait que vous nous proposez, M. Guilbault, révèle un flagrant manque de charité de la part de M. Moreau ce qui me choque profondément. L’auteur cherche la complicité du lecteur dans le dénigrement de croyants dont l’expression de la foi le dérange, le bouscule jusqu’à les dénigrer. C’est une invitation à ajouter le péché des complaisants à celui du persifleur. Bel exemple!

    Je ne lirai pas ce livre.

  2. J’ai cité Denis Moreau sur un site web consacré au questions que pose un roman de Raphaël Thomas intitulé « Le Dieu de Tobie », qui sortira chez Fides le 4 septembre 2018. Dans ces discussions ou l’on se perd souvent dans les subtilités du discours, l’auteur de « Comment peut-on être catholique ? » a l’avantage d’énoncer clairement ses positions. Une contribution importante au débat qui divisent actuellement la communauté chrétienne.

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