La nostalgie des pays perdus

J’aime bien les voyages, mais, pressé par d’autres priorités et faute de temps, je n’ai pas pratiqué ce plaisir au-delà d’un périple européen, équipé seulement d’un sac à dos, au tournant de la vingtaine. J’entretiens plutôt ma passion pour l’histoire et les autres cultures par personne interposée, à travers les récits d’amis ou d’auteurs moins casaniers que moi. C’est pourquoi j’ai tout de suite été intrigué par le récent recueil de Jean-Claude Perrier intitulé La nostalgie des pays perdus (Cerf, 2018).

Le genre du récit de voyage possède des codes très particuliers qui peuvent rebuter certains lecteurs. En effet, tout repose sur l’attachement développé avec l’auteur qui livre, dans une perspective généralement intimiste, ses réflexions et ses états d’âme sur ce qu’il voit et ce qu’il vit. Cet attachement est important dans tous les récits qui emploient un narrateur-personnage, mais il est primordial pour ceux qui concernent des voyages.

Dans le cas présent, j’ai d’abord eu des réticences avec le « personnage » qu’est Jean-Claude Perrier : journaliste et écrivain, on le voit naviguer à travers le monde avec un regard qui a parfois des relents de colonialisme. Amateur de faste et de prestige, il remplit plusieurs clichés des voyageurs occidentaux de la première moitié du 20e siècle : préférant le contact avec « le vrai monde », mais résidant dans de luxueux hôtels, il collectionne, tel une sorte de néo-orientaliste du 19e siècle, des masques africains et des tapis dans l’une de ses résidences françaises.

Mais, au-delà des apparences un peu conquérantes et élitistes, la thématique du recueil dévoile peu à peu une facette de la personnalité de l’auteur que je partage amplement, c’est-à-dire une fascination pour l’histoire, les antiquités et les cultures de partout sur le globe. Et elle se trouve là, la nostalgie des pays perdus : les sites de haute antiquité qu’il décrit ont été avalés par les aléas de l’histoire, mais ils sont aussi malmenés de nos jours.

La nostalgie des pays perdus n’est pas le récit d’un voyage unique, mais plutôt un florilège d’expériences — presque des saynètes — qui se déroulent à travers le globe et qui nourrissent les allées et venues temporelles qui rendent l’histoire si féconde et si pertinente pour comprendre notre quotidien. De ce recueil se dégage un rapport à l’histoire — à la Tradition même — qui nous rappelle bien l’unicité du genre humain malgré la diversité des cultures et la contingence du lieu de naissance.

Cet amour des humains sous toutes leurs formes n’est pas feint chez Perrier, et sa nostalgie, malheureusement, est nourrie par des maux bien réels : tourisme de masse qui entraîne la fermeture de sites comme le Machu Picchu au Pérou, fanatisme qui pousse des extrémistes à détruire les ruines de l’ancienne Palmyre en Syrie, mais aussi les bouleversements climatiques qui sèment la destruction sur toute la surface du globe.

Bref, La nostalgie des pays perdus peut amener chez le lecteur des sentiments contradictoires, mais ce recueil est avant tout une ode à la beauté de l’humanité et à l’importance de cultiver une perspective historique qui, loin de mener à un relativisme pessimiste, nous encourage à persévérer dans notre recherche d’une voie commune et pacifique pour tous les humains.

Image : Afghanistan 1975 – Bamiyan, Pierre Le Bigot (2015)

Laisser un commentaire