Le Nom de la rose revisité

Récemment, après l’avoir retrouvé sur les rayons de ma bibliothèque où il poireautait depuis des années, j’ai décidé de lire (enfin) Le Nom de la rose d’Umberto Eco (Grasset & Fasquelle, 1982). Ce polar médiéval, mis à l’écran dès 1986 par Jean-Jacques Annaud, est un best-seller mondial et a été plus d’une fois considéré parmi les meilleurs romans policiers de tous les temps. Retour sur une œuvre emblématique de la fin du 20e siècle.

L’histoire se déroule en 1327 dans une abbaye bénédictine située à la frontière entre la Provence et la Ligurie et qui est le théâtre de la mort suspecte de l’un des moines-copistes. Afin de résoudre ce mystère qui empoisonne la vie du monastère, l’abbé fait appel à Guillaume de Baskerville, ex-inquisiteur franciscain, et à son jeune assistant. Mais très rapidement, l’affaire se complexifie, notamment par l’arrivée d’un inquisiteur dominicain fidèle au pape Jean XXII. Car la chrétienté du 14e siècle est divisée entre les partisans du pape et ceux de l’Empereur Louis IV du Saint Empire romain germanique, et l’ordre des Franciscains, échaudé par une querelle avec Jean XXII sur la pauvreté du Christ, offre son soutien au trône impérial. Un véritable imbroglio !

Il faut le dire, le roman est beaucoup plus difficile d’approche que le film qui est notamment porté par l’excellente performance de Sean Connery dans le rôle du frère Guillaume. Les discussions philosophiques et théologiques des moines, parsemées de citations latines, sont une fenêtre sur un monde étrange qui n’a plus grand-chose à voir avec ce que nous connaissons. Il faut cependant reconnaître la force du travail d’Eco qui a su nous dévoiler autant la richesse que la complexité de la vie sociale et intellectuelle du Moyen Âge.

Cependant, tout au long de la lecture, on retiendra surtout la parenté des ambitions, des sentiments et des faiblesses des protagonistes avec les nôtres, ce qui peut sembler aller de soi dans le cadre d’une fiction historique écrite à notre époque. Néanmoins, la qualité de la plume doublée par l’érudition évidente de l’auteur rend cette similitude non seulement crédible, mais elle contribue efficacement à nous faire réaliser à quel point notre société moderne est tributaire des acquis du passé. On oublie trop souvent qu’à plusieurs égards, nous ne sommes que des nains sur des épaules de géants.

Pour terminer, mentionnons toute l’adresse d’Eco qui a su personnifier la bibliothèque de l’abbaye à un point tel qu’elle peut être considérée comme le personnage principal du roman. À la fois mystérieuse, mais centrale dans l’intrigue, elle use de ses propres moyens d’action (notamment par l’entremise de son bibliothécaire qui en est l’extension) afin de nourrir ses ambitions conquérantes et gloutonnes. Véritable labyrinthe, le sort de cette bibliothèque nous amène à réfléchir sur la connaissance et sa diffusion, le tout offrant un écho porteur de sens à notre époque infoboulimique dont l’un des principaux enjeux sociétaires reste le stockage, la classification et la démocratisation du savoir.

Ainsi, Le Nom de la rose reste une œuvre pertinente et riche des sens pour la lectrice ou le lecteur qui veut bien s’en donner la peine.

Image : Justin Kern, Jackie Treehorns (The House on the Rock) (2011)

3 Comments

  1. Lors de la parution du livre, un homme s’est levé parmi la foule, un inconnu qui s’est réclamé l’auteur véritable de l’ouvrage, celui qui disait avoir perdu son manuscrit dans un train. Jusque là rien que du banal à cet exception que Le nom de la rose fait figure d’ouvrage atypique dans l’œuvre d’Eco, un tour de force qu’il n’a jamais su répéter, comme si ce livre lui était étranger. Je serais sceptique, tout au moins prudent à lui attribuer la paternité de ce polar.

  2. Selon les souvenirs qu’il me reste de la lecture de ce livre, les discussions savantes qu’il raconte portent la marque du nominalisme. Ce courant philosophique jugeait nos mots incapables de désigner la réalité en soi (les universaux), il ne peuvent tout au plus qu’en exprimer notre représentation Le roman se termine d’ailleurs par cette phrase:Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus: de la rose il ne reste que le nom, nous ne tenons que des mots vides. Il serait extrêmement simpliste de faire des rapprochements entre la cohérence de ce courant philosophique et les divagations d’un certain président qui méprise le sens des mots et, tout simplement, les faits. Je lance quand même l’idée, au cas où un ou une collègue philosophe chevronné jugeait bon de la creuser.

  3. Je m’y perds beaucoup question philosophie mais je parviens à m’y retrouver un peu réponse poésie.

    « Rose is a rose is a rose is a rose
    Loveliness extreme.
    Extra gaiters,
    Loveliness extreme.
    Sweetest ice-cream.
    Pages ages page ages page ages. »

    Gertrude Stein

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