Mgr Tagle: Dieu n’oublie pas les pauvres

Il y a maintenant un peu plus de six ans, après avoir mis quelques jours à digérer ce que signifiait la renonciation du pape Benoît XVI, je me suis mis en mode pré-conclave, cherchant à en savoir le plus possible sur les candidats les plus susceptibles de lui succéder. L’un d’entre eux était le Philippin Luis Antonio Tagle.

Il était trop jeune, je m’en rendais bien compte, mais le seul fait que les vaticanistes chevronnés ne se gênassent pas pour le mentionner tout de même dans les rondes de spéculation attira mon attention. Après plus d’une demi-décennie du régime François, non seulement le cardinal Tagle a-t-il atteint un âge un peu plus vénérable, mais son étoile a également considérablement gagné en luminosité, de sorte qu’il apparaît aujourd’hui comme le principal héritier spirituel du souverain pontife.

Les Éditions du Cerf viennent tout juste de publier des entretiens biographiques, Dieu n’oublie pas les pauvres, qui aideront le lectorat francophone à mieux le connaître.

Ce qui frappe, tout d’abord, est la simplicité, l’humilité de l’homme. Il ne semble jamais perdre de vue qu’il réfléchit à partir de sa perspective personnelle, qui est forcément partielle et partiale. Le cardinal Tagle, à l’inverse de bien des prélats, n’a pas le réflexe d’invoquer la « Vérité » pour verrouiller la discussion.

Autre point qui ne saurait échapper à tout lecteur : Mgr Tagle inscrit sa pensée et son action directement dans la lignée de celles du pape François. Collégialité, accent avant tout pastoral, souci des pauvres, inclusion des minorités, environnement… Il fait manifestement sien le programme du pape actuel, avec conviction.

On découvre avec plaisir les chemins tortueux d’une vocation qui n’avait rien d’évident lors de la jeunesse de Mgr Tagle, qui désirait plutôt devenir médecin. Mais par-delà les éléments biographiques, l’ouvrage est également précieux par le portrait qu’il dresse de la situation ecclésiale en Asie.

À ce sujet, le cardinal est clair : le principal défi des communautés chrétiennes, bien avant de vivre leur foi avec plus de ferveur, est d’échapper aux instrumentalisations politiques de la diversité religieuse. Pour Mgr Tagle, le dialogue interreligieux est crucial pour éviter que l’Église sombre dans une logique de guerre des religions.

C’est dans ce sens que Mgr Tagle considère qu’il y a une forme de théologie de la libération typiquement asiatique :

En Asie, le thème de la libération est étroitement associé à celui du rapport avec les autres religions, et non pas seulement à la question de la pauvreté. En Asie, malheureusement, les politiciens et les partis utilisent souvent les religions pour maintenir le statu quo. C’est pourquoi le premier devoir des croyants des différentes traditions religieuses consiste à restituer à la religion son juste rôle. À travers la dynamique fournie par les religions, nous espérons trouver le chemin qui nous libérera de la pauvreté et du mauvais usage de la religion pour diviser les gens.

Autrement dit, le cardinal Tagle n’est pas du genre à imposer une version stricte de la fameuse formule « Hors de l’Église, point de salut ». À la lecture de ce livre d’entretiens, on fait plutôt la connaissance d’un homme d’Église qui semble articuler avec bonheur pluralisme et Tradition.

Image: Cardinal Tagle, James Sarmiento (2013)

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