Mes dialogues avec Teilhard de Chardin

On sait à quel point les audaces de pensée sont susceptibles, de la part de l’Église, d’être passées au crible de l’orthodoxie doctrinale, dix fois plutôt qu’une. Et l’on sait aussi combien l’œuvre de Teilhard de Chardin, qui a dû circuler de manière clandestine pendant de longues années avant d’être redécouverte depuis quelques décennies, n’a pas échappé à la vigilance des censeurs de son époque.

Il est donc facile de ressasser de vieux clichés, dépendamment de notre sensibilité religieuse : celui d’une Église fermée à toute nouveauté, ou alors celui de théologiens rendus ivres d’orgueil par les jeux chatoyants de leurs « lumières » particulières.

C’est à un tout autre portrait du discernement théologique que nous convie l’ouvrage Mes dialogues avec Teilhard de Chardin sur la Primauté du Christ, de Gabriele Allegra, paru récemment à titre posthume chez Saint-Léger Éditions.

Tout d’abord, une mise en contexte : Allegra, un brillant franciscain dans la trentaine, fut chargé de lire le manuscrit du Milieu divin de Teilhard, son aîné de plusieurs années, afin de rendre un verdict : pouvait-on accorder le Nihil Obstat (la mention officielle qui assure qu’aucun obstacle doctrinal n’empêche la publication d’un ouvrage) à cette œuvre écrite il y avait déjà quinze ans, comme le désirait alors le délégué apostolique en Chine, Mgr Zanin ?

Allegra rendit un verdict défavorable, malgré la séduction qu’exercèrent sur lui plusieurs idées développées par Teilhard. À son avis, le langage était trop ambigu, et le péché originel quasiment évacué.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, et les clichés s’en seraient trouvés renforcés. Mais Mgr Zanin pria le franciscain d’aller rencontrer Teilhard pour discuter avec lui, afin de voir si, par l’intermédiaire d’une conversation assidue, les intuitions du jésuite ne pourraient pas finir par entrer dans le cadre d’une pensée théologique recevable par l’Église.

Et c’est alors que s’amorça un dialogue sérieux et cordial entre cet heureux mélange de mystique, de poète et de scientifique que fut Teilhard, et un théologien accompli, rompu aux subtilités de la métaphysique et de la pensée de Duns Scott en particulier, que fut Allegra.

L’ouvrage dont il est ici question est la retranscription de mémoire de ce dialogue entre deux hommes éprouvant le plus grand respect l’un pour l’autre, et tentant de voir clair dans leurs accords et désaccords. L’humilité de Teilhard frappe de prime abord, on le découvre conscient de ses limites, soucieux de traduire ses convictions dans un langage pouvant être compris par les milieux théologiques, et émerveillé lorsque son interlocuteur lui montre les surprenantes correspondances entre sa pensée et celle de Duns Scott.

En ce qui concerne le contenu même du dialogue, il faut bien admettre qu’il peut paraître austère pour quiconque ne se passionne pas de théologie fondamentale. Il s’agit, grosso modo, de penser de la façon la plus rigoureuse possible la primauté du Christ dans le plan divin (telle qu’elle est exprimée par saint Paul notamment).

Cette primauté est fondamentale pour Teilhard, qui conçoit le Christ comme Alpha et Oméga de la Création, c’est-à-dire comme matrice de départ et comme point d’arrivée de celle-ci. Pour le jésuite, la logique christique est la logique même de l’évolution de l’Univers.

Or la grande majorité des théologiens ont défendu l’idée selon laquelle l’Incarnation eut lieu d’abord et avant tout en vue de la Rédemption. Autrement dit, s’il n’y avait pas eu péché originel, le Christ ne se serait pas incarné. Cette thèse, qui met de l’avant une partie de ce que Hans Urs von Balthasar appelait le « drame divin », s’insère mal dans la perspective organique et évolutive de Teilhard.

Allegra, à la suite de Duns Scott, est d’accord avec Teilhard pour dire que l’Incarnation aurait eu lieu même en l’absence de péché originel, mais est soucieux de préserver l’aspect dramatique, lourd de conséquences, de ce dernier. Il est séduit par la fluidité qu’instaure Teilhard dans le plan divin, mais n’est pas prêt à l’acheter intégralement.

Vous voilà donc avertis : il ne s’agit pas d’une causerie galante ni d’un débat sur un sujet d’actualité, au sens strict du terme. À cela, ajoutons que le ton du dialogue retranscrit est peu naturel d’une part, et sans élégance littéraire d’autre part.

Mais si un peu d’âpreté ne vous fait pas peur, cet ouvrage (qui vient avec un CD) permet d’assister à un dialogue d’une rare qualité, de redécouvrir la pensée de Teilhard sous un angle nouveau et, pour les plus motivés, de méditer sur une théologie cosmique fondée à la fois sur les découvertes scientifiques et sur la primauté du Christ dans le plan divin.

Image: Sans titre, kulucphr (2012)

1 Comment

  1. Je lis votre résumé et revois ce tableau de Pieter Brueghel l’Ancien représentant la parabole de l’aveugle. En regard de la lettre de St-Paul apôtre aux Corinthiens (3, 18-23), il s’agit d’un dialogue entre fous. Moment de réflexion…

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