Tout en même temps agnostique et croyant

Peut-on se dire à la fois agnostique et croyant ? Peut-on dire d’un même élan, à propos de l’existence de Dieu, de la liberté, d’un monde au-delà du monde sensible:  « Je ne sais pas » et « J’y crois » ?

Pour Maurice Lagueux, auteur de Tout en même temps agnostique et croyant (Liber, 2017), non seulement est-ce possible, mais cette posture complexe serait même la seule qui soit vraiment raisonnable aujourd’hui.

Cela peut paraître contre-intuitif, aux croyants comme aux athées. Après tout, la foi n’est-elle pas une conviction si forte que bien des croyants se montreraient réfractaires à avouer qu’ils ne savent pas si Dieu existe ou non ? Plus encore, le christianisme, comme les autres grandes religions, s’accompagne d’une doctrine et de dogmes dont on imagine mal la pertinence, à priori, si l’on n’est même pas certain que Dieu existe !

Si l’on en croit Lagueux, cette réticence à s’admettre agnostique, lorsqu’on a la foi, tient à une méprise sur ce que signifie « savoir » quelque chose. L’auteur consacre donc son premier chapitre à distinguer tout vrai savoir (en bref : ce qui repose sur une expérience concrète, qui est transmissible, qui est universellement tenu pour vrai) des réflexions logiques à partir de savoirs scientifiques ou d’intuitions – le domaine de la philosophie, de l’éthique, de la religion.

Lagueux n’opère pas cette distinction pour dévaloriser la philosophie ou la foi religieuse au profit de la seule science. Son objectif est simplement de démontrer que la foi religieuse, par exemple, est essentiellement une confiance plutôt qu’un savoir. Cela serait embêtant s’il décrétait qu’il est seulement raisonnable de fonder notre existence sur le savoir; or Lagueux passera la majeure partie des chapitres subséquents à déconstruire cette idée, fondatrice du scientisme et de tout autre matérialisme radical.

Ainsi, il expose les positions de célèbres athées comme Dawkins, Denett, Rosenberg et Onfray, en soulignant chaque fois à quel point

  • ou bien leurs arguments n’ont de force que si l’on considère la foi comme un savoir sur Dieu
  • ou bien leur refus de considérer la possibilité même qu’il existe un autre monde en dehors de celui sur lequel la science s’exerce en maître repose sur un dogmatisme problématique.

Je dois admettre que j’ai été séduit par la rigueur de l’argumentation, tout comme par l’honnêteté intellectuelle et la finesse de vue de l’auteur. À terme, ceux et celles qui chercheraient dans cet essai exigeant mais extrêmement clair des raisons pour croire risquent d’être déçus : Lagueux en évoque ici et là, mais on le sent réticent à insister sur leur force d’entraînement; il préfère de loin déconstruire les objections qu’on peut leur opposer.

Bref, voilà un livre qui n’essaie pas de montrer qu’il est plus raisonnable de croire que de ne pas croire, c’est-à-dire d’être un agnostique-croyant plutôt qu’un agnostique-athée. Mais c’est un ouvrage qui excelle à exposer pourquoi il n’est pas déraisonnable de croire en Dieu, et à quel point il est malvenu d’associer l’objet de la foi à un objet de connaissance. En cette dernière matière, Lagueux est drôlement stimulant, entre autres lorsqu’il traite des dogmes (religieux ou athées). Un exemple, en terminant :

« Plutôt que les interpréter comme des savoirs aux contenus parfois contradictoires, les chrétiens devraient voir dans leurs dogmes l’expression, souvent mal ficelée et toujours indûment figée, de très inspirantes sources d’espérance et de confiance. »

Image: Steve Snodgrass, The Hand of God (2014)

1 Comment

  1. Voilà une inspirante description de l’argumentaire de ce livre. Il apporte une note de modernité à ce débat qui accompagne l’humanité depuis toujours. Il semble rendre plus confortable une foi qui, si on la considère comme un savoir, a toutes les misères du monde à se justifier face aux arguments scientifiques qu’on lui objecte. Du même souffle, il rassure les athées qui sont toujours nostalgiques d’un autre monde qui rend la vie plus riche et significative. Un livre qui apporte une telle nouveauté mérite qu’on s’y intéresse. Je cours l’acheter.

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