Maître Eckhart – Je ne sais pas

Je ne sais pas. Cet aveu n’est généralement pas fait avec beaucoup d’enthousiasme. On aimerait pouvoir répondre, pour montrer que l’on n’est pas ignorant, pour gagner à un jeu-questionnaire, pour aider une personne. Dans le contexte professionnel, c’est encore plus embêtant d’en être réduit à cette formule : pensera-t-on que je suis incompétent ?

Pourtant, voilà le sous-titre qu’ont choisi les Éditions du Cerf pour la récente biographie Maître Eckhart, de Rémy Vallejo. Avec beaucoup de justesse, il me semble, car le « je ne sais pas » eckhartien cristallise la spiritualité du mystique dominicain, prédicateur de « l’être nu », et agit comme un antidote bienvenu non seulement à nos esprits modernes bombardés d’informations, mais aussi à toutes nos tentations de fixer la vérité une fois pour toutes – et de l’imposer aux autres.

Pour faire comprendre la nature et la portée de l’expression, l’auteur en fait la logique spirituelle sous-jacente à toute expérience de conversion, ou de « chemin de Damas ». En effet, dans l’expérience de saint Paul qui tombe à terre, renversé par une lumière, ce n’est pas un « je sais maintenant » qui l’assaille, mais plutôt l’étendue de son ignorance, dissimulée dans les plis de son savoir rabbinique. C’est pourquoi il devient aveugle.

Mais il ne faut pas entendre « conversion » au sens ponctuel du terme, comme si on se convertissait une fois pour toutes. La conversion dont il est ici question est une sorte de ressaisissement spirituel, à la frontière de la liberté et de la grâce, du temps et de l’éternité.

Dans une vie d’humanité, un « chemin de Damas » est ce point de rupture qui, accidentellement ou non, décide du temps et convoque l’éternité quand cède en l’homme ce qui le retient sur une voie de vérité et de liberté. Ce point de rupture n’est ni la mort ni même la maladie, il n’est pas non plus l’accident brutal ni même l’acédie des jours sans fin et des nuits d’insomnie; ce point de rupture n’est pas le choix délibéré et volontaire à la croisée des chemins, au seuil d’une existence comme à l’ultime fin d’une vie. Ce point de rupture est un séisme qui, à tout instant, saisit, bouleverse et suscite l’être tout entier dans ce qu’il a de plus essentiel. C’est un kaïros, d’aucuns diraient un « événement d’éternité » qui, telle une brèche dans l’espace, se dérobe au temps.

Le « je ne sais pas » qui convertit à tout instant est donc, en quelque sorte, une posture spirituelle. Une posture d’abandon radical de tout ce que l’on fait, possède, sait, désire, veut. Une posture qui prend le « point de vue de l’éternité ».

Rémy Valléjo, lui-même fils de saint Dominique, se fait donc l’apôtre d’une telle approche de la foi en racontant la vie tumultueuse de Johannes Eckhart (1260-1328) avec une bienveillance parfois un peu lyrique à mon goût. Mais sa maîtrise du corpus eckhartien ne fait aucun doute, et fin connaisseur de poésie, il sait rendre moins opaque, ou du moins plus chantant, certains passages difficiles de l’œuvre du célèbre mystique rhénan.

Image : La femme devant le coucher de soleil, Caspar David Friedrich (vers 1818), image provenant de L’Oeil du serpent

2 Comments

  1. Je reconnais en vos mots une expérience que nous avons en commun. Ces mots sont les miens, ce souffle qui porte votre texte est le mien. Mais selon chacun, nos chemins de Damas empruntent des détours différents vers le Père. Une conversion n’est jamais complète et ce fond qui subsiste malgré cette rencontre forme le terreau de nos combats quotidiens. Ces combats sont la mesure lente de la sainteté croît en nous tous. D’ornières en aspérités, la route nous fait chuter et rechuter, obligeant à se lever et se relever. Nous demeurons dans l’espérance perpétuelle de Sa miséricorde, sans affranchissement complet. La foi heureuse n’est pas une grâce offerte à tous.

    Nous avons beau revivre cet instant, le faire rejouer à l’Infini, il ne révèle rien de Son but. Tout n’est que patience dans l’attente qu’Il se révèle à nous.

    Mille mercis pour ce texte magnifique.

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