Dorothy Day: pauvre parmi les pauvres

Après des années à étudier la théologie et la spiritualité, y compris six ans de préparation au presbytérat, je n’avais jamais entendu parler de Dorothy Day. C’est étonnant – et triste – de se rendre compte que cette grande figure moderne du catholicisme social américain, initiatrice du journal et du mouvement Catholic Worker à partir des années 1930, n’évoquait rien chez moi, alors que je connaissais par cœur la vie, les œuvres et même la date de fête de tant de saints et saintes d’une pertinence pour notre temps… disons, pour rester poli : beaucoup plus limitée.

Un ami a remédié à la situation il y a quelques années, mais je dois admettre qu’il a fallu la récente édition en français de son autobiographie, La longue solitude (Éditions du Cerf, 2018), pour que j’aie un portrait un peu plus fourni de Day. Pas complet, car l’ouvrage s’arrête au début des années 1950, alors que la grande dame est décédée en 1980; mais suffisant pour me faire une bonne idée de l’ampleur de son action pour la justice sociale.

L’autobiographie est rédigée sans artifice, on y reconnaît sans peine le style de la journaliste ne s’autorisant que rarement des élans lyriques. Le résultat est un texte un peu sec, qui manque parfois de rythme et de souffle, mais sans lourdeur et très simple d’approche.

Il est fascinant de suivre la trajectoire d’une femme qui, de l’intérieur même de son engagement auprès de communistes et d’anarchistes, en vient à ressentir une soif spirituelle l’amenant à se convertir au catholicisme. Dans ce passage, qui l’entraîne à quitter l’amour de sa vie, le père de sa fille, elle ne nie pas du tout ses convictions progressistes antérieures; seulement, elle les intègre dans la vision anthropologique et mystique de la foi chrétienne. Ce qui ne fait pas toujours l’affaire de ses anciens camarades, qui voient dans l’Église de ce temps une force réactionnaire à combattre.

Mais si elle finit par fédérer autour d’elle tant de gens de diverses affiliations, c’est qu’elle laisse à d’autres l’argumentation et les batailles de clocher, au profit de l’action concrète en faveur des plus démunis : reportages sur telle ou telle grève, manifestations, ouvertures de maisons d’hospitalité, mode de vie extrêmement modeste, etc. L’ouvrage regorge d’initiatives qu’elle prend pour soulager la misère qui l’entoure, et de regards rétrospectifs qui soulignent avec lucidité la grandeur et les limites des bonnes intentions. En effet, elle ne dissimule pas que certains projets se sont achevés en cul-de-sac, sans pour autant exprimer de regret. Elle apprend de ses échecs et corrige le tir, sans se décourager.

Ce qui devient vite évident à la lecture, c’est que Dorothy Day, malgré ses activités de journaliste, n’est pas une intellectuelle de haut vol. Pour l’essentiel, elle laisse à Peter Maurin, le cofondateur du mouvement Catholic Worker, le soin d’en théoriser les orientations. Tant sur le plan des idées que sur le plan spirituel, elle n’innove guère. Il est d’ailleurs frappant de noter que son progressisme social s’accompagne d’un conservatisme assez strict en termes de pratique religieuse et de morale. Ce qui ne l’empêche pas de tenir tête au clergé quand elle juge que ce dernier s’égare loin de l’Évangile ou trahit la doctrine sociale de l’Église.

Il faut donc lire La longue solitude non pour y trouver des idées inspirantes, mais pour se laisser imprégner d’une passion vraie, radicale, pour le service des démunis. L’une des « preuves » de la profondeur de cette passion d’amour évangélique se trouve dans le regard bienveillant que Day pose sur chaque personne qu’elle convoque dans son autobiographie – même les adversaires et critiques du mouvement. C’est suffisamment manifeste pour retenir l’attention : Day semble vraiment conditionnée à voir le bien en chacun et chacune.

Cette aménité dans le regard pourrait la faire passer pour candide aux yeux de plusieurs, et ses maladresses dans le domaine théorique renforcent cette impression. Pourtant, il est malaisé de suspecter sérieusement de naïveté une femme qui a vécu toute sa vie au contact de réalités que la plupart d’entre nous préfèrent ne pas voir…

Image: Jim Forest, Dorothy Day portrait by Sarah Melici (2011)

Laisser un commentaire