L’insoutenable divinité des anges

À première vue, le florilège d’ouvrages sur les anges qui meuble les étagères de nos librairies peut surprendre : à une époque où le triomphe de la rationalité scientifique semble indiscutable, pourquoi un tel engouement pour des êtres hypothétiques et dont la caractéristique la plus commune est justement de se moquer des lois de la nature ?

Mais à y regarder de plus près, ce n’est finalement pas si étonnant : plus l’existence humaine se voit circonscrire par ce qui est scientifiquement observable ou par les frontières abstraites fixées par une raison qui se croit souveraine, plus nous sommes nombreux et nombreuses à chercher une échappatoire, à fuir l’étouffement entre des corsets qui nous semblent contre-nature. Autrement dit, chassez le spirituel, il reviendra au galop… et sous des formes parfois déconcertantes.

Un phénomène de même nature s’est produit lors de l’expansion de la pensée religieuse monothéiste : à mesure que les dieux furent frappés d’interdit par la nouvelle croyance en un Dieu unique, et plus ce Dieu unique fut conçu comme omnipotent, omniscient et omniprésent, moins le besoin de recourir à des êtres spirituels intermédiaires fut pressant… du point de vue rationnel. D’un point de vue spirituel, ce fut peut-être toute autre chose, comme en témoigne l’éclosion des références aux anges dans le judaïsme précédant l’ère chrétienne.

C’est entre autres pour y voir un peu plus clair dans ce phénomène que nous arrive L’insoutenable divinité des anges, de David Hamidovic (Cerf, 2018). L’ouvrage se présente comme un essai historique, une « angélopédie » qui tente de rendre compte de l’évolution (non linéaire) de la figure de l’ange dans les grandes traditions religieuses.

Tout d’abord, d’où viennent nos anges « judéo-christiano-musulmans » ? Sont-ils importés des cultes païens des peuples entourant les Israélites ? Leur popularité témoigne-t-elle de pratiques magiques intégrées ou parallèles aux pratiques religieuses juives ? Ou alors de l’influence de la gnose ? Le postulat de leur existence est-elle une exigence de la théologie juive, ou d’un changement des conceptions sur Dieu ?

Aucune de ces hypothèses, considérées de manière isolée, n’est pleinement satisfaisante. Quoi qu’il en soit, selon l’auteur, la figure de l’ange n’est compréhensible que dans son rapport avec le divin.

À partir de ce point de départ, Hamidovic entreprend une enquête historique passionnante. Il propose de diviser le parcours historique des anges en quatre grandes périodes :

1- Tout d’abord, dans la période polythéiste, puisque les dieux n’étaient pas perçus comme des entités omniprésentes, mais localisées, ils avaient besoin de « messagers » pour communiquer entre eux et faire des alliances. Les anges remplissaient donc ce rôle, mineur mais essentiel. Par conséquent, les anges n’avaient pas de contact avec les humains.

2- Dans la période « monolâtre », c’est-à-dire où les Israélites ont cru que leur Dieu était le plus puissant, mais sans nier l’existence des autres dieux, les anges devinrent « fonctionnaires » de ce Dieu. On considérait qu’ils agissaient comme des délégués, des propagateurs de la puissance d’un Dieu auquel on ne prêtait pas encore la vertu d’omniprésence.

3- Lorsque le monothéisme s’est affirmé, et que Dieu fut conçu et loué comme le seul Dieu qui soit, les anges sont devenus des médiateurs entre lui et ses fidèles. Purifié de ses atours anthropomorphiques, Dieu a paru un peu plus lointain, et le besoin d’intermédiaires s’est affirmé, d’où la multiplication des anges, chacun ayant leur rôle propre et leur place dans la hiérarchie des êtres créés par Dieu.

4- La dernière période est en quelque sorte l’arrivée à maturité de la précédente : face à la propagation du culte des anges, les autorités religieuses ont dû encadrer le rôle que ceux-ci jouaient dans le culte et la vie spirituelle des fidèles. Ce combat contre la nouvelle idolâtrie en a mené certains à tirer une croix sur les anges, mais le courant dominant a plutôt réaffirmé leur existence, tout en insistant sur leur infériorité ontologique par rapport à Dieu. Cette période voit également l’avènement de l’ère chrétienne. Dans le christianisme, l’existence des anges a essentiellement servi à expliquer l’origine du mal et à clarifier l’identité de Jésus par rapport à Dieu et aux autres êtres.

Par-delà ce résumé bien rapide, il faut mentionner l’érudition de l’auteur et la richesse de l’ouvrage pour quiconque s’intéresse au Proche-Orient ancien ou à l’histoire des religions. Par contre, le lecteur qui chercherait dans cet essai des spéculations exotiques sur les anges tels que nous les présentent les divers courants ésotériques risque d’être déçu : Hamidovic ne s’aventure pas sur ce territoire. Autrement dit, n’ouvrez pas ce livre dans l’espoir de découvrir le nom de votre ange gardien !

Je laisse le dernier mot à l’auteur, qui conclut son ouvrage dans une perspective de dialogue interreligieux :

Les anges montrent les choix effectués pour gérer la divinité en tant que concept. De ces décisions […] s’est bâti un pan essentiel de chacune des trois religions monothéistes, et au final, des cultures principales qui régissent l’aire occidentale et l’aire arabo-musulmane. En somme, la gestion des anges dans leur rapport à Dieu selon les époques, les contextes et les groupes intellectuels et sociaux permet d’appréhender l’existence de cultures et d’imaginaires différents mais aussi et surtout de (re)penser des liens culturels anciens et méconnus au-delà des apparences et des subjectivités. Les anges ne sont pas que des êtres célestes en rapport avec Dieu, ils sont les messagers actuels entre les cultures juive, chrétienne et musulmane.

Image: angel, Petras Gagilas (2011)

1 Comment

  1. Merci, j’ai lu la dernière phrase avec joie! Je l’espère vraiment ! 😇

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