L’humanitaire en question

Certains concepts ont une force telle qu’il est difficile, ou même presque impossible, de s’opposer aux valeurs qu’ils véhiculent. C’est le cas du terme « humanitaire » qui, dans l’espace politique actuel, désigne une réalité hautement souhaitable. Pourtant, lorsqu’on utilise ce terme pour qualifier une guerre — comme ce fut le cas pour celle du Kosovo en 1999, mais aussi, plus récemment, l’intervention occidentale en Syrie depuis 2011 —, on est en droit de s’interroger sur les usages qu’on en fait. C’est ce qu’a fait Irène Herrmann dans son récent ouvrage L’humanitaire en questions (Cerf, 2018).

L’auteure aborde le thème de l’humanitaire par un double angle, soit celui de l’histoire, mais aussi celui du Comité international de la Croix-Rouge. Cet organisme, en effet, est généralement présenté comme le précurseur dans le domaine et a fortement contribué au contenu du terme « humanitaire ». Mais plus encore, l’ouverture récente de ses archives permet de porter un regard moins irénique sur le mouvement et renouvèle notre compréhension d’un phénomène qui nous apparait maintenant comme naturel.

En explorant les débuts du Comité international de la Croix-Rouge, l’auteure démontre bien que le succès de cet organisme — et du terme qui le caractérise par excellence — est dû à un concours de circonstances historiques bien précis qui a donné les orientations générales du mouvement. Bien ancré dans la haute bourgeoisie genevoise inspirée par le protestantisme du Réveil, cet organisme s’est rapidement associé à la Confédération helvétique, au bénéfice mutuel des deux parties, car il permettait non seulement de justifier une posture diplomatique — la neutralité guerrière —, mais il assurait aussi une place de choix aux valeurs dites suisses au panthéon des principes moraux occidentaux.

Plus encore, c’est lors de son acceptation par les autres puissances européennes que l’humanitaire fut impliqué — marginalement, disons-le — dans le phénomène beaucoup plus repoussant du colonialisme. Car les idéaux d’assistance aux victimes de la guerre étaient alors posés comme preuve de civilisation qui justifiait la domination économique et politique des nations qui s’en prévalaient. De plus, les fondateurs mêmes du Comité international de la Croix-Rouge eurent des intérêts éminemment coloniaux sans qu’ils voient en eux une contradiction avec l’œuvre qui était la leur.

L’auteure ajoute à ces réflexions sur la fondation du mouvement humanitaire européen en faisant une analyse sémantique du concept actuel. Cette façon d’aborder le terme, loin d’être anodine, nous rappelle que l’existence même de ce mouvement dépend de la misère et de la guerre. Ainsi, sans remettre en question les actions admirables posées par l’aide institutionnalisée aux victimes, l’auteure nourrit notre réflexion sur les rapports d’oppressions et de pouvoir encore bien présents dans nos sociétés actuelles.

Bref, L’humanitaire en question montre bien qu’il est possible d’être à la fois admirateur d’une idée et critique à son égard. Dans un monde où les intérêts particuliers tendent à effacer les nuances afin de favoriser leur opinion, il est bon de cultiver l’esprit critique de façon à la fois respectueuse et documentée.

Image : helping the refugees, chat des Balkans (2015)

2 Comments

  1. L’humanitaire est une hypothèse qui reste à prouver. Au niveau de l’individu, il est une vertu tandis qu’au niveau de la collectivité il demeure une limite. Convenons que voir l’humanité comme un seul corps, sans distinctions de couleurs, de cultes, en marge de l’horreur et de ses conséquences. au regard de la mauvaise foi et la tartufferie des États est à contre-courant de la cupidité universelle. C’est une expérience que le croyant vit au quotidien dans sa relation avec son prochain, avec les résistances des institutions et la rectitude politique. L’humanitaire est éminemment évangélique. Il est cette semence qui peut tomber dans la pierraille, les ronces ou une terre riche. Aussi en connaissons nous tous la porté limitée au sein de la matérialité du monde.

    A ce niveau, inutile d’être très documenté, le savoir des jours, celui de l’immédiateté de notre relation à l’autre étant un microcosme du monde. Et cette généralisation de notre échelle à l’universel est ce premier pas vers l’idée d’humanité, vers l’humanitaire. Nous sommes tous radicalement égaux.

    Mais il y a cette remarque en fin de texte sur le respect… Comment peut-on suggérer un discours policé devant le scandale, l’indignation profonde ressentie devant l’injustice? Quelle est cette invitation aux demi-silences, aux ménagements des susceptibilités, à la réduction de la misère humaine aux discussions de salons? Le repli sur les convenances cautionne ce regard de laboratoire sur les abus du monde. C’est le syndrome de la gauche-caviar. La compréhension confortable ne mène pas à l’action mais se limite à nourrir la satisfaction des parleurs qui se reconnaissent entre eux et s’apprécient pour un mot choisis, la formulation d’une idée. Combien j’aimerais que l’amour de son prochain quitte la tête et descende au cœur. Même le Christ s’est mis en colère. Il marchait dans la poussière et dénonçait les pharisiens en interpellant l’âme humaine. Jamais n’a t-il publié de livres, théorisé, conceptualisé sur la misère de l’autre. Il s’est fait simple, accessible et provocateur jusqu’à la croix. Les nouveaux pharisiens, ces voix-off qui soufflent l’élan des croyants comme des éteignoirs et se les ajoutent en complicité à leur silence et leur inaction sont à combattre. Il faut libérer la parole de Dieu et lui redonner cette force des premiers siècles, la libérer du carcan des bien-pensants, des tièdes et reconnaître que l’Esprit a toujours le pas sur les ergoteurs.

    Dénoncer vigoureusement n’est jamais irrespectueux. Seul les faux cherche à ganter l’Évangile.

  2. Je me dois de compléter mon texte par cette citation: « Il faut toujours sur cette terre une voix charitable qui vous veuille le plus grand mal: vous ramener à la sobriété. » (Mohamed Mbougar Sarr, « De purs hommes », page 7)

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