Les Hautes Montagnes du Portugal

C’était déjà un phénomène lorsque l’écrivain québécois (et saskatchewannais) Yann Martel venait de gagner le Prix Booker pour L’histoire de Pi, en 2001; c’est devenu encore plus gros lorsqu’Ang Lee a porté le roman à l’écran en 2012. Aujourd’hui, bien peu de gens s’intéressant aux bonnes histoires ne connaissent pas celle du jeune indien ayant traversé le Pacifique sur un radeau, en compagnie d’un tigre du Bengale.

Dans son roman suivant, Martel a récidivé avec la gente à quatre pattes, proposant une fable animalière sur l’Holocauste : Béatrice et Virgile, Avec Les Hautes Montagnes du Portugal (XYZ, 2016), l’écrivain garde le cap avec trois récits où la figure d’un chimpanzé, déclinée de manières surprenantes, constitue le cœur mystérieux du tryptique.

Réussie, comme proposition ? Ça dépend. Il m’est arrivé d’éprouver le même malaise que lors des premières pages de L’Histoire de Pi : quand Martel essaie d’être drôle ou « spirituel-en-passant », ça ne passe pas (du moins en ce qui me concerne). Si j’avais finalement repris L’Histoire de Pi quelques années après qu’il m’ait tombé des mains, c’était bien parce que je pressentais qu’il fallait résister aux aspérités du style pour profiter de la « bonne histoire » que tous louangeaient. Et de fait, je m’étais pincé le nez, avais plongé, pour ressortir de cette immersion dans les eaux océaniques avec le sourire un peu triste des gens venant d’entre-apercevoir quelque chose de grave et de beau.

J’ai donc vécu une même expérience de malaise cette fois, mais sans pouvoir goûter la satisfaction d’errer dans une aventure où je me sentais le héros. Les trames narratives des Hautes Montagnes ont, ironiquement, moins de relief.

Les trois récits finissent par se rejoindre, mais la vraie richesse du roman n’a finalement rien à voir avec ce travail de tricot littéraire : elle est contenue, tout d’abord, dans les mystérieuses correspondances des motifs. D’un récit à l’autre, ces derniers s’appellent et se répondent, donnent à penser. C’est vrai, en autres, des grandes lignes constituant les protagonistes (dont l’un m’a rappelé celui de Wise Blood, de Flannery O’Connor)  : les trois sont des « parents mystiques », en quelque sorte, et il est véritablement fascinant de constater comment ils se fondent les uns dans les autres.

L’autre réussite du roman se trouve dans sa profondeur théologique. En Occident, la théologie a quelque peu occulté la dimension cosmique de la rédemption au profit du seul salut de l’être humain. Martel, indécrottable « ami des animaux », s’amuse à donner un peu de porosité aux frontières entre l’animalité et l’humanité, et redonne ainsi de l’ampleur à l’espérance chrétienne.

Image: Derek Keats Female Chimpanzee (2009)

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