Les avenues de la foi

Je n’en fais pas mystère: je suis assez fier du livre d’entretiens, Les avenues de la foi, que je publie avec Charles Taylor, en librairie dès aujourd’hui, et dont le lancement se déroulera le 8 octobre à la Librairie Olivieri, à 19h. Fier de voir bien des heures d’entrevues, de retranscription, de reformulations aboutir et devenir un objet réel; mais encore plus fier de contribuer à ce qu’un esprit de cette envergure, et québécois de surcroît, puisse témoigner d’une foi qui m’apparaît exemplairement saine et équilibrée, dans un ouvrage s’adressant à tout lecteur et lectrice de bonne volonté, croyant ou non. En vue du lancement, voici un extrait de l’entretien autour de Dostoïevski.

J.G.: Quand Ivan jongle avec cette idée selon laquelle « si Dieu n’existe pas, tout est permis », est-il encore le porte-voix de Dostoïevski?

C. T.: Ce ne serait pas surprenant, car Dostoïevski met en scène, de manière exemplaire dans Les Démons, des personnages incarnant cette idée. Ayant remplacé Dieu par autre chose, ils n’ont plus de frein, rien ne les arrête plus dans la réalisation de leur nouvel absolu. Ils prennent alors des moyens extrêmes, disproportionnés, qui mutilent l’humain d’une des dimensions de son être, le plus souvent sa liberté. Je ne crois pas, dans le contexte de l’œuvre du romancier russe, qu’il faille entendre la maxime « si Dieu n’existe pas, tout est permis » dans son acception relativiste signifiant « si Dieu n’existe pas, les repères moraux s’effritent ».

J.G.: Il ne serait pourtant pas seul de son clan s’il le croyait. Au cours du XXe siècle, le magistère de l’Église a maintes fois suggéré qu’un monde sans Dieu en est un qui court à sa perte.

C.T.: Sans doute, mais cette idée ne me paraît pas tout à fait cohérente avec le reste de la pensée de Dostoïevski. À la suite des romantiques, il croit que l’appel divin passe par bien des canaux, prend des formes multiples et est l’objet de réceptions diverses, certaines adéquates, d’autres non. En conséquence, une forte intuition éthique, suivie d’un agir conséquent, peut très bien s’accompagner d’un refus d’en référer à la transcendance. Cela dit, il est vrai, comme Les Démons le montrent bien, que l’athéisme peut mener à deux écueils moraux : le nihilisme déguisé en hyperlibéralisme, et la codification éthique dans une logique totalitaire. Autrement dit, un effritement du sentiment moral ou, à l’inverse, une philosophie éthique captive d’une idéologie, d’une utopie. Les meilleurs codes, les meilleurs principes, lorsqu’ils sont appliqués machinalement, entraînent des massacres ou des mutilations de la personne humaine. C’est un risque que court l’athéisme, mais soyons honnêtes : ce risque n’est pas étranger à la posture religieuse non plus! Cependant, je crois que le christianisme véritable est justement un antidote à ces deux écueils. Et c’est ce que montre Dostoïevski dans la légende du grand inquisiteur, à la suite du Nouveau Testament. Je pense à ce passage dans saint Marc, où il est écrit, à propos de Jésus : « […] ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes » (1, 22). À mon avis, l’origine de l’autorité du Christ venait du fait que les gens se sentaient personnellement interpellés par son enseignement. Au contraire de ceux dont l’autorité découlait de leur appartenance à une institution et qui s’en tenaient aux généralités ou, au contraire, aux détails de la Loi, Jésus avait une parole juste, au sens « d’ajusté à chacun et aux circonstances ». Au cours de l’Histoire, le christianisme, comme nul autre mouvement, a suscité des personnes, comme Jean Vanier à notre époque, capables, d’une part, de voir quelles personnes sont laminées par la culture ambiante ou oubliées par le code éthique ou juridique de la société; et, d’autre part, de prendre des initiatives judicieuses pour leur venir en aide.

Photo: Fernando Kokubun, Crossroads (2015)

1 Comment

  1. Bravo Jonathan, excellente entrevue, mais faut dire que j’ai toujours eut un faible pour Dostoïevski et je vois que mon interprétation n’est pas trop dans le champ.

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