Le nouvel âge des pères

Le nouvel âge des pères (Cerf, 2015). Voilà bien un titre d’ouvrage qui pourrait passer pour une provocation au Québec, tellement le féminisme constitue une partie importante de la rectitude politico-médiatico-culturelle. Le nouvel âge des pères ? Le nouvel âge des femmes, plutôt !

Fort bien. Et les deux auteurs de ce livre, Chantal Delsol et Martin Steffens, bien qu’ils ne cachent pas leur mépris pour les excès de certains courants féministes, sont loin d’être réactionnaires, de s’opposer aux légitimes conquêtes passées, présentes et futures des femmes. Mais ils sont également concernés par le sort de l’homme contemporain.

Je commence par la philosophe Chantal Delsol. J’écrirai un autre billet concernant les thèses de Steffens à un autre moment. Voici un (trop) rapide parcours du propos de Delsol :

  • La domination des femmes par les hommes est, historiquement, universelle – le matriarcat est plus ou moins une fiction, rarissime qui plus est. Cet asservissement s’explique par le principe suivant : « On est toujours barbare avec les faibles ». Or les femmes, par leur plus grande vulnérabilité physique et du fait de la maternité, ont toujours été plus faibles. Et donc exploitées.
  • La grande révolution attaquant cette pente culturelle irrésistible est authentiquement chrétienne : « Il n’y a ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3, 28). Le principe de l’égalité en dignité est ainsi posé, une fois pour toutes.
  • Mais du principe à la réalité, il y a parfois un abîme. « L’espérance consiste précisément à œuvrer pour que les principes parviennent à l’existence ». Rappelons-nous que Paul, s’appuyant sur la révélation de Dieu en Jésus Christ, met sur la table tout ce qu’il faut pour que l’esclavage soit aboli… sans militer en ce sens. C’était trop tôt.
  • Si l’Évangile a émancipé la femme en principe, le christianisme a ralenti cette émancipation dans les faits. Car l’influence de l’Église a fait en sorte que les sociétés furent organisées selon un modèle très statique, où la place de chacun était quasiment moulée dans des essences éternelles. L’égalité de dignité, peut-être, mais dans le regard de Dieu, pas dans les affaires temporelles…
  • Il a fallu l’effort de cohérence des Lumières (par ailleurs machistes !) pour que le principe religieux de l’égalité devienne un principe s’appuyant sur la raison et commence donc à avoir des répercussions dans l’organisation sociale.
  • Maintenant qu’il est évident que les femmes, depuis toujours maîtresses dans la sphère du « care », peuvent réussir aussi bien que les hommes dans le domaine public du travail et de la création, l’homme a perdu le lieu où il était seul à dominer.
  • C’est une situation difficile, mais providentielle : l’homme apprendra à investir la sphère du « care » à sa façon, tout en poursuivant à se réaliser dans la sphère du travail et de la création, en étant plus conscient qu’auparavant de ses forces spécifiques en cette matière. Bref, il est libéré de son rôle de « pourvoyeur » et bénéficie, au même titre que la femme, des retombées du partage des responsabilités, dans tous les domaines.
  • Un peu de philo, maintenant : la différence sexuelle existe, nous sommes homme ou femme et cela est une donnée non malléable de notre identité. Certes, on peut reconnaître certaines exceptions ponctuelles, mais on ne bâtit pas une anthropologie sur des exceptions.
  • La différence sexuelle implique des rôles différents pour les hommes et pour les femmes. Non pas des tâches différentes, mais des rôles [personnellement, je dirais : des « styles »]
  • Ce qui est « viable » n’est pas nécessairement exemplaire ou souhaitable. Par exemple, une famille constituée de deux mères, c’est viable, « ça fonctionne » et ça ne doit pas être empêché. Mais on peut penser que ce n’est pas idéal : « L’éviction du père suscite de nouvelles formes de familles, tout à fait viables, comme le pensent nos contemporains avides de faire un sort à l’autorité patriarcale. Viables, certes, mais elles sont imperméables à l’apprentissage de la liberté ».

On entre ici dans le croustillant de la thèse de Delsol. Pour elle, la manière paternelle de poser des limites, d’être confrontant, d’encourager l’enfant à partir du nid, de devenir autonome, est irremplaçable. Généralement, ce serait le père qui serait chargé d’inculquer le principe de réalité. Pas toujours, mais dans une très large mesure (les exceptions confirmant la règle). Conséquemment, une société sans pères en serait une qui nécessiterait un État autoritaire, car devant fonctionner avec des citoyens n’ayant pas appris à être autonomes, à exercer leur liberté de manière responsable.

« Pourquoi nombre de nos enfants sans pères sont-ils criminels, et s’appliquent à détruire les mots et les choses ? Parce que nous n’avons pas de gouvernement autoritaire. Nous sommes dans un moment où l’éducation d’autonomie s’efface, pendant que la liberté politique  existe encore : forcément un moment d’anomie. Il nous faudra choisir si nous voulons un citoyen capable de vivre en démocratie, et donc autonome, et donc éduqué par un père et une mère; ou un sujet obéissant, « libéré » de père, et vivant sous un régime autoritaire. Quand il n’y a pas de pères dans les maisons, il faut poster des policiers dans les lycées – ainsi commence l’État autoritaire. »

Chaque fois qu’un penseur quitte le terrain bien-pensant du constructivisme en anthropologie – c.-à-d. aujourd’hui les théories du genre -, il risque le goudron et les plumes : « Mais non, la mère peut tout aussi bien poser des limites que le père ! Quel réactionnaire celui-là ! » Mais réagir ainsi a quelque chose de puéril, à moins que le penseur en question ait des prétentions totalisantes. Or, qu’on soit d’accord ou non avec la position de Delsol, il faut lui donner ce qui lui revient :

  • Sa thèse n’est certainement pas antiféministe : elle affirme haut et fort que les femmes de tout temps ont été asservies et infantilisées, et qu’elle préfère de loin, à tout prendre, une société grevée par les divorces qu’inégalitaires comme auparavant.
  • En distinguant le « viable » du « souhaitable », elle n’est pas dans le déni : plusieurs modèles familiaux sont viables. Seulement, qu’un modèle soit dominant à l’échelle d’une société est hautement souhaitable.
  • Elle reconnaît l’existence et la légitimité tant des normes que des exceptions. En cela, elle est plus rigoureuse que les tenants des théories du genre, qui instrumentalisent les exceptions pour nier toute légitimité à des éléments d’anthropologie s’appliquant à 95% de l’humanité.

À suivre.

Photo: Dean White, Father and Daughter (2007)

4 Comments

  1. Historiquement l’homme a toujours du aider physiquement la femme, car la vie était très physique. Mais maintenant je recherche encore un domaine où les femmes ne peuvent accomplir toutes les lâches que font les hommes. Qu’elles soient traitées comme égaux aux hommes va de soi, mais pour élever les enfants l’idéal est d’avoir un homme sous la main. Cela ne doit pas nécessairement le mari, un frère, un oncle, un cousin ou un ami peut faire la job, mais je crois qu’une présence masculine de temps en temps aide à l’équilibre.

  2. Bonjour Jonathan,

    Voilà un papier qui nous incite à courir à la librairie! J’ai bien hâte de lire vos commentaires sur les thèses du deuxième auteur.

    Cette problématique autour des pères, créée entre autres par les avancées du féminisme, est une question au coeur de l’évolution de nos sociétés. Je suis d’accord avec Chantal Delson pour affirmer qu’être homme ou femme ne veut pas dire la même chose, tout en reconnaissant que la masculinité et la féminité se vivent de façon très différente d’une personne à l’autre et que les modes d’expression de cette différence sont fortement influencés par les habitudes culturelles dont on sait maintenant qu’elles n’ont pas le monopole de l’authenticité.

    Je suis cependant perplexe devant le partage qu’elle fait entre les modèles de familles qu’elle qualifie, soit de simplement viables, soit de souhaitables. Pourquoi ne pas situer tous les modèles sur un continuum qui irait d’un bout à l’autre d’un large et légitime spectre? Et sur cette ligne imaginaire, l’exercice de l’autorité et les manifestations de l’affection seraient fort divers, quelle que soit la nature des unions dans lesquelles elles s’expriment. Elle donne l’impression que toutes les familles traditionnelles sont faites du même bois! Or il y a d’énormes différences de comportements et d’attitudes dans les familles que l’auteure qualifie de « souhaitables ». La normalité définie par la majorité ne peut pas être le seul critère d’appréciation de ces réalités complexes. Ne conduit-elle pas à juger inférieures les unions qui ont comme seul défaut de ne pas être du bon côté des statistiques? Tous les modèles sont viables puisqu’ils existent. Ne peut-on pas dire qu’ils sont aussi tous souhaitables puisqu’ils répondent aux aspirations profondes des personnes qui les choisissent? À partir de là, s’exerce la responsabilité des parents qui doivent assurer à leurs enfants le milieu le plus équilibré possible.

    Il en va de même de l’anthropologie qu’elle dit ne pas vouloir construire sur des exceptions. La chose va de soi. Mais l’important n’est-il pas d’avoir une anthropologie qui tienne compte de toute la complexité humaine plutôt que de seulement s’asseoir sur une majorité dont il faudrait d’ailleurs essayer de comprendre ce qui, dans les comportements qu’elle privilégie, vient de la nature des choses plutôt que des conditionnements culturels historiques évidents. Et cette anthropologie, que je qualifierais d’inclusive, rencontrera toujours sur son chemin des modèles dominants qui, du simple fait de l’être, ne définissent pas toute la magnifique diversité humaine qui apporte richesse et bonheur à ceux qui l’acceptent et la comprennent.

    Vivement votre prochain article.

    • Bonjour Ronald.
      Je crois comprendre ce que vous pointez là. C’est peut-être parce que je vais un peu rapidement dans mon compte rendu. Delsol n’utilise pas l’expression « souhaitable », c’est moi qui l’aie utilisé, car je crois que ça rend bien ce qu’elle pense. Mais je vois que ça mène à une ambiguïté. Grosso modo, Delsol réagit contre les théories du genre et un certain féminisme qui s’attaquent à la famille traditionnelle, en sous-entendant qu’elle repose sur des bases anthropologiques dépassées. Si elle s’oppose à toute stigmatisation des modèles alternatifs de famille, elle lutte contre le relativisme et croit vivement que la société est plus en santé lorsqu’elle assume qu’un modèle familial… qui joue son rôle de modèle, justement. Son rôle de repère, notamment dans l’élaboration de politiques familiales (elle qualifie le congé de paternité… de crétinerie !). Bref, elle veut revenir à la norme, mais à une conception « molle » de la norme. En tout cas, c’est ce que j’ai compris ! Merci pour la réflexion. La suite demain.

  3. Bonjour Jonathan,

    Merci pour ces précisions qui me font craindre de trouver dans les écrits de Mme Delsol ce que je redoutais en lisant votre compte rendu. Elle traite de crétinerie le congé de paternité! Pour être « molle » sa norme a quand même de dures exigences! Pourquoi traiter aussi négativement ce qui est une généreuse ouverture à tout le monde? En proposant un congé parental on traite également tous les couples et toutes les personnes qui les composent. Les mères comme les pères choisissent ce qui correspond à leurs désirs les plus profonds sans imposer rien à personne. Pourquoi rejeter ainsi ce qui me paraît être une réponse équilibrée à la variétés des situations qu’on rencontre aujourd’hui? J’ai hâte de la lire pour voir comment elle justifie ce qui me paraît être une rigidité d’un autre âge qui est loin de ce que j’imaginais être justement « le nouvel âge des pères ». Il semble y avoir beaucoup de choses d’un « ancien âge » chez elle.

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