Le nouvel âge des pères (suite et fin)

La semaine passée, j’ai proposé un compte rendu très personnel des thèses avancées par la philosophe Chantal Delsol dans Le nouvel âge des pères . Or cet ouvrage contient également la pensée de Martin Steffens, exprimée avec un lyrisme et une ardeur rappelant les meilleures pages des Lettres au fils, de l’essayiste québécois Jean-Philippe Trottier.

Voici, en vrac, les points les plus intéressants de la réflexion de Steffens sur la condition masculine aujourd’hui (malgré ce que suggère la couverture, on n’en est pas encore, Dieu merci, à l’homme-robot ou au père-R2D2):

  • Avant tout, la virilité n’est pas une qualité exclusivement masculine. Tout ce qui est dit de la virilité n’est pas l’apanage des hommes uniquement. Les femmes peuvent très bien se montrer viriles, faire preuve des mêmes qualités morales. Mais pour les hommes, la virilité est un appel. Sans virilité, un homme manque à sa vocation.
  • Qu’est-ce que la virilité? C’est tout d’abord la capacité « d’assurer » : ne pas faire le délicat, faire face au réel sans se défiler. L’opposé de l’homme viril est donc le « grand enfant », en autres. Ce qui ne veut pas dire que l’homme viril doit renier l’enfant en lui; seulement, quand ça compte, quand on attend quelque chose de lui, l’homme viril ne fait pas l’enfant, il n’est pas capricieux ou chancelant.
  • La virilité, c’est donc le fait d’être « consistant ». Un homme « assure » dans la mesure où il a de la densité. Un chêne plutôt qu’un roseau. Deux types de personnes n’ont pas suffisamment de densité pour être considérées comme viriles : le « player», qui fuit tout engagement et qui n’a rien à proposer au-delà de la sphère de la séduction; puis « l’altérophile », la victime de « l’openite aiguë » colportée par l’ère du temps. Ce dernier, au nom d’une ouverture totale et du respect infini qu’il a pour la liberté de l’autre, n’a pas de consistance propre, pas de préférence affichée, accepte tout sans broncher. Or les femmes tiennent assurément à une certaine liberté, mais elles ne désirent pas qu’un homme soit un « fantôme de volonté ». Steffens va jusqu’à réhabiliter l’expression « prendre femme » : une femme s’attend à ce qu’un homme soit minimalement possessif, à se sentir « la femme de son homme ». Néanmoins, la consistance ne doit pas devenir dureté.
  • La virilité, c’est aussi, pour l’homme, d’être une enceinte protectrice de la famille : « l’homme consistant est un rempart, une enceinte, pour que la femme puisse l’être – puisse porter la vie. Pour le dire autrement : il est un sol ferme mais accueillant pour que, sans se faire trop mal, la femme puisse ‘tomber’ enceinte ».
  • Enfin, la virilité, c’est à la fois d’être fort, conscient de sa force et conscient que cette force est en partie reçue de la personne aimée : « Être viril, c’est être assez fort pour reconnaître que cette force, on ne la tient pas de soi. C’est la faiblesse seule qui se sent contrainte de mimer l’autosuffisance, qui cache honteusement qu’on a tant besoin des autres. (…) La force qui se possède ne craint ni de se donner, ne de se recevoir d’un autre. (…) Puisque la puissance de vie qui anime l’homme viril ne doute pas d’elle-même, puisqu’elle ne se soucie même pas d’être sa propre origine, il n’y a rien en elle d’agressif ».

Ce n’est là que quelques éléments de la réflexion de Steffens. À vous de voir si ces éléments annoncent ou non une lecture qui en vaut la peine – ou, qui sait, une résolution à être plus viril.

Photo: Happy father’s Day, Daniel Go (2012)

4 Comments

    • Oui, et c’est pourquoi il vaut la peine de réfléchir à ce que signifie vraiment la virilité.

  1. Bravo pour cette intessante réflexion et ce blogue fascinant que je viens tout juste de découvrir.

    Sachez que L’historienne Christine Hudon (Université de Sherbrooke), de même que ses collègues Louise Bienvenue et Ollivier Hubert ont abondamment travaillé cette question dans leurs travaux sur la construction de la masculinité/virilité dans le catholicisme canadien-français.

    https://www.usherbrooke.ca/histoire/nous-joindre/personnel-enseignant/hudon-christine/

    Leurs étudiants ont même abordé la spiritualité « au masculin » dans le catholicisme québécois des années 1930-40. Voir par exemple l’excellent article de Caroline Manseau:

    http://www.erudit.org/revue/ehr/2007/v73/n/1006566ar.html?vue=resume

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