Le mystère du mal

Du Temps qui reste à De la très haute pauvreté, en passant par Stanze et Opus Dei, j’ai toujours trouvé très tonifiante la lecture du philosophe italien Giorgio Agamben. Son approche du mystère chrétien n’a certes rien d’orthodoxe, mais justement, elle nous fait quitter avec joie le ronron de la pensée scolaire pour nous faire découvrir, chez François d’Assise ou chez saint Paul, par exemple, des couches de significations insoupçonnées.  

J’étais donc ravi de savoir que l’on pourrait publier, chez Novalis, l’un de ses ouvrages. C’est ainsi que vient de paraître Le mystère du mal. Un titre solennel coiffant un sous-titre intriguant : Benoît XVI et la fin des temps. Rien de moins !

Cet ouvrage est en fait une harmonisation de deux conférences qu’Agamben a données assez récemment, dont l’une lors de la réception de son doctorat honoris causa de théologie décerné par l’Université de Fribourg. Il faut avouer que le travail de réécriture a été effectué un peu rapidement, ce dont témoignent quelques redites. Tout de même, le fil de l’argumentation n’est jamais rompu, ce qui est heureux, car certains passages sont ardus et exigent des pauses méditatives.

Mais de quoi parle-t-il, cet essai ? Il s’appuie sur le « renoncement » de Benoît XVI à la charge pontificale pour proposer une grille d’analyse de la crise que traversent les sociétés occidentales en général, et l’Église catholique en particulier.

Le choix du point de départ peut étonner. Agamben estime que par-delà les raisons officielles données par le pape émérite – l’affaissement de sa vitalité –, le renoncement de ce dernier est exemplaire d’un malaise profond dans la culture actuelle : l’horizontalité absolue de l’existence, la perte de légitimité des institutions, le primat de l’économique sur l’eschatologique (dans l’Église) et sur la volonté politique (dans la sphère séculière).

Qu’est-ce que signifie le primat de l’économique sur l’eschatologique ? Pour bien le saisir, il faut se rappeler que l’Église a toujours dû concilier deux missions en tension l’une avec l’autre : se tourner vers son espérance (eschatologique) et gérer le présent, puisque le retour du Christ se fait attendre (l’économique). Les premières communautés chrétiennes n’avaient guère le souci du présent et de l’organisation dans le monde, car elles croyaient que ce monde « passerait » rapidement. Avec le temps, les choses ont évidemment changé. Au lieu de simplement attendre le « pas encore » du royaume de Dieu, elles ont commencé à gérer le « déjà-là » de ce Royaume.

Les deux dimensions de la mission de l’Église sont également importantes. L’accent sur l’eschatologique représente le pôle de la finalité de l’action de l’Église (en vue de quoi elle agit); l’accent sur l’économique représente le pôle des moyens (ce qu’elle fait, ce que Dieu fait à travers elle).

La situation présente, selon Agamben, est caractérisée par la quasi-disparition du pôle, vertical, de la finalité. Dans l’Église comme dans la société séculière, on ne fait plus que « gérer », sans se soucier de la direction dans laquelle on veut faire évoluer l’Histoire – ou, pour l’Église, le drame de la damnation et de la rédemption. La crise de légitimité des institutions en est un signe clair pour le philosophe italien : ni le politique ni l’Église ne sont plus capables  de générer un discours et une action n’étant pas l’objet d’un travail de relativisation et de critique finissant par saper leur force. Bref, à cause de la suspicion envers les grandes visions politiques et religieuses, les gens ne reconnaissent plus aux institutions qui les fondent et les défendent la légitimité de gouverner au sens fort. Si l’État et l’Église peuvent encore gouverner, c’est au sens faible d’assurer une certaine gérance des intérêts séculiers.

Pour Agamben, le renoncement de Benoît XVI trouve sa raison dans ce contexte d’appauvrissement spirituel de l’Église : à la suite de Célestin V, le seul autre pape ayant quitté librement, de son vivant, la chaire de saint Pierre, Benoît XVI en serait venu à la conclusion qu’il n’était pas l’homme de la situation ni pour gouverner l’Église d’une manière strictement économique ni pour renverser la vapeur et restaurer le pôle eschatologique. Autrement dit, il aurait jugé que l’Église, dans le contexte actuel, était devenue ingouvernable pour un homme comme lui.

Ainsi, tant l’homme séculier que religieux habiterait désormais une fin de l’Histoire – au sens où l’Histoire piétinerait dans un éternel présent oublieux de ce vers quoi il s’achemine, ou veut s’acheminer. Dans ce contexte, notre rapport au Mal, au mysterium iniquitatis, s’est modifié depuis saint Paul : il n’est plus un aspect du drame dans lequel notre liberté est engagée et qui s’achemine vers un dénouement, mais une partie constitutive du réel. Le réel serait ambigu, mélange indistinct de bien et de mal, au lieu d’être le lieu où le bien et le mal s’affrontent jusqu’au triomphe de l’un.

C’est là un résumé bien rapide, et trop dense, du propos d’Agamben, évidemment plus nuancé que cela. À noter que son petit livre se termine sur un long appendice exposant les textes clés évoqués dans l’argumentation.

Image: extrait de la couverture

5 Comments

  1. WoW, belle analyse…
    Il me semble que seulement dans ton commentaire il y a déjà matière à réflexion.
    Une soirée d’échange serait bénéfique…
    Dans le livre que je lis de Jean Marc Barreau, un terme qui vient me chercher pcq questionnement est « espacement intérieur »
    Continuons à nous interroger sur nos façons de fonctionner, de vivre notre foi.
    Avec notre nouvelle équipe pastorale, je me questionne sur nos manières de « fonctionner » qu’est-ce qui est le plus important, la lettre ou ? ouf. …..

  2. Quel bon texte! Comme il donne envie de se procurer l’ouvrage! Le sujet est tellement important. Merci Jonathan.

  3. Cette vision cruciforme que sont le croisement de l’horizontalité de l’existence et de la verticalité de l’histoire laisse dans l’ombre la diagonale des jours, une géométrie de l’existence que dénonçait encore récemment sur scène « Le déclin de l’empire américain », celle de la permanence de la nature humaine. Prétendre à l’horizontalité, c’est faire le jeu de tous ces philosophes qui, à chacun de leur siècle respectif, se désolent sur la décadence de leur époque, la déliquescence des institutions, l’appauvrissement des mœurs. Supposer une verticalité à l’histoire, c’est supposer un sens à l’histoire, la représenter comme cette machine inéluctable qui tend vers quelque chose comme Marx s’est évertué à le faire toute sa vie (lui et bien d’autre).

    Or, pour l’essentiel, l’histoire se perpétue dans ses formes générales sans vraiment se répéter. Pour qui s’intéresse à l’histoire universelle, on s’étonne de la redondance des siècles ce qui oblige l’observateur à s’interroger sur la notion même de progrès. Si les techniques évoluent, l’être demeure inexorablement le même dans ses dérives, ses questionnements, la valse des axiomes ne changeant rien aux résultats navrant de la stagnation de l’humanité. Nous ne sommes encore qu’au seuil de la caverne malgré que nous ayons déjà fait un pas sur la Lune.

    Dans le grands panier des permissivités qui additionnent l’âme humaine, je retiens la corruption. Elle est générale et grève toutes les échelles de la société. Elle se manifeste au cœur de l’État ou plus prosaïquement à l’épicerie, elle teinte nos relations et nuit aux sociabilités les plus élémentaires, le bien commun se morcelant en une myriade d’individus à l’affut de leurs intérêts propres. La Curie romaine est un bel exemple de ces dissolutions alors que cette semaine « The economist » publiait un long article sur les résistances de cette institution à l’égard des projets de François. Je me projette ces bonzes portant en sautoir ces énorme croix d’or qui mentent la charité et la miséricorde, chacune d’elle pouvant, par leur simple valeur, nourrir un village entier pendant des mois. J’imagine la rectitude bête, les certitudes, les intérêts individuels s’opposer à tout esprit de réforme. Je pense à François qui doit penser à son double qui sommeille à Castel Gandolfo.

    Je ne crois pas utile à la compréhension des choses le déploiement d’explications lourdes et alambiquées. Certes, l’abus n’exclut pas l’usage mais je ne peux m’empêcher de faire un lien entre les conclusions extrapolées par M. Agamben à partir d’une démission et celle de M. Potter à partir de l’embouteillage de l’autoroute 13. Il faut se méfier des généralisations, tout honoris causa soit-il…

    • Bonjour monsieur Lalonde!

      La recherche du sens et l’interprétation de ce qui nous entoure fait partie de la nature humaine. Sans surprise, notre individualité nous amène à appréhender le monde chacun à notre façon, si bien que les divergences d’opinion sont elles aussi intégrées dans notre nature. Pour ma part, dans la mesure où elles sont présentées avec respect dans l’objectif de mieux comprendre ensemble le monde dans lequel nous vivons, j’essaie d’être toujours ouvert aux idées et opinions des autres. Être capable de recevoir ce que dit l’autre sans lui imposer ses propres schèmes de pensée est un défi constant qui mène, à mon humble avis, à une plus grande communion entre les humains.

      Bonne journée!

  4. Bonsoir M. Maltais,

    votre réponse résume en peu de mots les raisons pour lesquels je crois que les désaccords conduisent au dialogue. Ceci dit, proposer ses idées n’est pas les imposer et suggérer le respect pour tempérer les opinions c’est mettre l’orgueil en balance là où l’humilité ne devrait être que l’unique pesée.

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