Le miracle Spinoza

Quand j’ai entendu Frédéric Lenoir, sur les ondes d’ICI, présenter son nouveau livre, Le miracle Spinoza (Fayard, 2018), je me suis dit que ce serait peut-être l’occasion de renouer avec la pensée du philosophe juif. Car lorsque j’interroge mes souvenirs de lecture du Traité théologico-politique, deux conclusions se dégagent clairement :

1- Il est hors de question que je me replonge l’esprit dans le labyrinthe géométrico-grammatical du texte même de l’œuvre de Spinoza. Mes neurones ne sont pas si vieux, mais ils ont déjà perdu le goût des contorsions.

2- Mais il est évident que l’approche spinozienne regorge de trésors pour mieux penser le monde et l’existence humaine, et qu’il vaut la peine de la faire sienne, en certains domaines, pour mieux affronter les défis philosophiques d’aujourd’hui.

Avec Lenoir, dont j’apprécie la posture croyante mais critique, j’étais à peu près certain de retrouver Spinoza sans risque de maux de tête. De fait, son essai m’a paru à la fois bien informé et tout à fait digeste.

Dans un premier temps, il est difficile de ne pas s’attacher à la personnalité de Spinoza : persécuté, ou plutôt carrément « maudit » par sa propre famille ethnico-religieuse, l’homme est toujours resté positif, sans rancune, sobre mais sans excès, dénué de jugement envers les autres, et surtout : absolument intègre. Le « miracle » du titre ne fait certes pas référence au système rationaliste du philosophe, totalement étranger à l’idée de miracle, mais bien à l’inouï de sa lucidité et de sa liberté intérieure. Toute personne est conditionnée par son époque, et si Spinoza n’échappe guère à cette règle, on a tout de même l’impression qu’il réussit l’exploit de penser au-dessus de la mêlée, ce qui donne à certains pans de sa pensée un caractère prophétique singulier.

Cependant, pour un croyant, se confronter à Spinoza est décapant : ce dernier récuse le Dieu personnel des monothéismes, au profit d’un Dieu-Nature plus près du panthéisme; son rationalisme est intransigeant, ne laissant aucune place à d’autres voies de connaissance que la raison; il est d’un déterminisme tout aussi radical, ce qui l’amène à une conception de la liberté peu satisfaisante pour quiconque tient mordicus à son libre arbitre.

En tout cela, Spinoza ne me séduit guère. Par ailleurs, Lenoir souligne à quel point les développements de Spinoza sur les femmes et sur les animaux sont pour le moins datés et décevants.

Mais une fois ces réserves formulées, il serait dommage de se passer de la sagesse d’un philosophe de cette envergure. Voici quelques domaines où Spinoza nous interpelle toujours :

  • Un regard positif sur l’existence. À bien des égards, la philosophie contemporaine est décourageante, et débouche difficilement sur un art de vivre. Spinoza propose une sagesse engageante, au cœur de laquelle l’attention à la vie concrète, ici et maintenant, joue un rôle plus important que la réflexion sur la mort ou sur l’au-delà.
  • Une anthropologie réhabilitant le désir. On sait à quel point la philosophie, surtout lorsqu’elle s’inspire de Platon, a du mal, en général, avec le désir, souvent opposé à la raison. Pour Spinoza, il en va tout autrement, car le désir est le seul vrai moteur d’épanouissement de l’être humain. S’attaquer au désir, c’est provoquer la tristesse, et donc, pour Spinoza, une diminution de l’être.
  • Une anthropologie et une métaphysique non dualistes. Pour Spinoza, l’esprit et le corps ne sont pas deux entités distinctes, mais deux faces d’une même réalité. Il déconstruit donc les fausses oppositions entre le naturel et le surnaturel, le désir et la raison, la nature et la culture, le matériel et le spirituel. Le résultat est un monisme métaphysique peut-être un peu trop radical pour un chrétien, mais qui a le mérite de constituer une critique efficace contre les dualismes trop prononcés.
  • Une éthique de la joie. Pour Spinoza, le fondement de la morale n’est pas le bien et le mal qui se trouveraient objectivement dans les objets extérieurs, mais dans la tristesse et la joie causées par le caractère rationnel ou non de nos désirs. Il faut vivre en recherchant à désirer ce qui nous donne une vraie joie, en opposition aux fausses joies provoquées par un désir de choses qui n’en valent pas le coup et qui nous rendent finalement tristes. L’un des grands apports de cette approche de l’éthique (qui ne mène pas à un subjectivisme débridé chez Spinoza) est d’éviter le naturalisme et un universalisme moral désormais intenables : ce qui cause de la joie chez l’un n’en cause pas nécessairement chez l’autre. L’amour est cause de joie pour tous, mais il se présente d’une façon singulière pour chacun.

À cette liste, on pourrait ajouter que Spinoza est un génial précurseur de la pensée démocratique et de la méthode historico-critique dans l’étude des textes sacrés. C’est largement suffisant, il me semble, pour justifier un effort de lecture que Lenoir rend, tout compte fait, bien relatif.

Image: Spinoza Waterdrops, Istvan (2015)

1 Comment

  1. Très intéressant, merci Jonathan.

    Quant à “l’attention à la vie concrète, ici et maintenant […] plus important[e] que la réflexion sur la mort ou sur l’au-delà.“ c’est, paradoxalement peut-être, ce que la théologie m’a apporté.

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