Le Maître, de Patrick Rambaud

J’ai beau être profondément amoureux de la culture classique de l’Occident, à tel point que je préférerais visiter encore une dizaine de fois l’Italie plutôt que traverser le Vietnam, il reste qu’un peu d’air frais et un soupçon d’exotisme, ça remet parfois les choses en perspective, et permet d’intégrer des intuitions qui, loin de nous être naturelles, n’en sont pas moins fort stimulantes.

C’est dans cet esprit que j’ai ouvert Le Maître (Grasset, 2015), de Patrick Rambaud. J’avais confiance que l’auteur de La Bataille (Goncourt 1997) et du Chat botté (2006) pouvait rendre vivante la figure légendaire du sage chinois Tchouang-tseu sans trop déformer, par des préjugés ethnocentristes, la pensée de ce dernier.

Avais-je raison ? Tout à fait. C’est à une belle promenade de santé psychique que nous convie Rambaud avec son conte philosophique se déroulant à l’époque dite des « Royaumes combattants » dans la Chine du IVe siècle avant J.-C. La démonstration est parfois un peu appuyée, mais la trame de fond reste entraînante et les personnages que rencontre le héros sont toujours l’occasion d’une historiette suggestive. Bref, une réussite littéraire.

Mais sur le plan philosophique, ou spirituel ? Ce que j’ai jugé intéressant :

  • L’accent sur la « justesse ». La philosophie chinoise se divise évidemment en plusieurs courants, mais si on la compare à sa consoeur grecque, impossible de ne pas remarquer qu’elle fait plus dans la sagesse de vie que dans la pensée métaphysique. Les penseurs occidentaux ont fondé la philosophie sur la recherche de la vérité, et en conséquence, leur philosophie possède une forte dimension spéculative. La pensée orientale est plus pratique (il suffit de comparer Confucius à Platon pour s’en convaincre !). Elle n’est pas tant centrée sur la recherche d’une vérité à laquelle elle ne croit pas vraiment, qu’à la recherche du geste juste, dépendamment des circonstances. En cela, Tchouang-tseu est un digne représentant de la pensée chinoise antique. Le roman de Rambaud ne me convertit guère, je ne crois pas que l’on puisse se passer complètement de la question de la vérité, mais c’est rafraîchissant de se dégager un peu d’un mode de pensée qui a le désavantage de risquer constamment de tourner au dogmatisme ou à l’idéologie. La recherche de la vérité, oui; mais au quotidien, le souci de la justesse, ça « fait la job ».
  • L’exemple plutôt que l’injonction. L’enseignement de Tchouang-tseu, tout comme celui des personnes qui contribuent à le former, mise peu sur les injonctions morales, les commandements, les impératifs catégoriques, etc. Au lieu de dire : « ne fais pas ça », les gens préfèrent raconter des histoires qui montrent que ceux qui « font ça » finissent malheureux. Pas toujours convaincant, mais c’est un mode d’enseignement idéal pour notre sensibilité contemporaine, allergique aux règles. On est ici très près de Jésus enseignant en paraboles.

Et ce qui me laisse dubitatif :

  • Le désengagement politique. L’enseignement de Tchouang-tseu est naturaliste à l’os : ne pense pas, mais épouse le mouvement de ta nature. Ne résiste pas au courant, laisse-toi porter par lui. Regarde les animaux, et fais comme eux. On voit tout de suite le problème, sur le plan politique : on évite l’idéologie qui a marqué la politique occidentale moderne, mais on tombe dans un désengagement… qui laisse la voie libre à tous les tyrans. C’est aussi le défaut de l’anarchisme : refuser de s’investir dans l’aspect communautaire de l’existence humaine, c’est replacer l’humanité… en pleine jungle !
  • L’absence de l’autre. C’est un corollaire direct du désengagement politique, ou ce qui le fonde. L’individu est pensé comme une monade autarcique, comme une île. Disons que pour la compassion, on repassera. Une maxime célèbre attribuée à Tchouang-tseu : « Qui s’attache, n’est pas bienveillant. »
  • L’absence de toute métaphysique, la récusation complète du langage. Certes, le pouvoir du langage est limité. Nommer une chose, c’est en même temps en dire quelque chose et enfermer cette chose dans un concept. Comme disait Heidegger, le mot voile et dévoile l’être en même temps. Mais récuser le langage en raison de ses limites, c’est faire preuve d’un purisme enfantin. Tout est imparfait ici-bas, on doit toujours interpréter et chercher à mieux cerner les réalités. Ne pas accepter cela, c’est démissionner de notre condition. Même chose concernant la vérité : ce n’est pas parce qu’on ne peut pas la nommer parfaitement qu’on doit renoncer à l’approcher. Plus encore : quand on refuse de hiérarchiser les valeurs, sous prétexte que tout dépend du contexte, on finit par vivre complètement sans balise, individuellement et collectivement. Qu’est-ce que la justesse, si tout égal par ailleurs ?

Photo: Thomas Galvez, Wooden Sage (2011)

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