Le Livre de Perle, Timothée de Fombelle

À quoi servent les contes de fées? À nous divertir, enfants, ou enfants attardés ? C’est-à-dire à faire diversion de la dureté du monde réel, pour nous permettre de respirer un peu en marge des vicissitudes fumigènes de nos existences ? Remarquez : si les contes de fées ne faisaient que cela, ce serait déjà beaucoup. Je ne suis pas vraiment d’accord avec Blaise Pascal : le divertissement a du bon, car la condition humaine est ainsi constituée qu’il faut parfois avoir les yeux dans l’ailleurs pour bien voir ce qui importe ici-bas, dans nos vies.

Ainsi, on peut être de bonne foi et croire que le merveilleux remplit de nobles fonctions. Qui aurait le cœur, par exemple, de murmurer contre Le Seigneur des Anneaux? Cette œuvre, écrite par un homme qui se confessait chaque jour avant de communier, avait l’intention de porter des fruits, au sens évangélique du terme : l’amour du Christ étant désormais enfermé dans des mots qui avaient perdu tout leur pouvoir d’évocation, il s’agissait de lui redonner un peu de chatoiement, à l’aide des pigments vifs extraits d’une histoire fascinante. En d’autres mots, les contes de fées et ses dérivés peuvent redonner une seconde jeunesse à des réalités spirituelles prisonnières de rites et de mots usés à la corde.

Ce n’est certes pas là la visée avouée du Livre de Perle, de Timothée de Fombelle (Gallimard, 2014); mais cette oeuvre, qui a remporté la Pépite du roman adolescent européen 2014, ne joue pas si loin, dans un sens, des catéchèses fantastiques de Tolkien et de Lewis.

Le Livre de Perle raconte l’histoire d’un jeune prince et d’une fée qui finissent par se retrouver exilés de notre côté du monde. Le prince tente de retrouver le chemin des royaumes féériques en collectionnant des preuves de leur existence. La fée, qui ne peut pas se faire reconnaître de son amoureux sous peine de disparaître, veille sur lui en l’assistant secrètement dans sa tâche. Au cœur de ce récit d’amour impossible et d’exil s’agite un homme tout à fait ordinaire, qui croise la route des deux personnages de conte et y apprend la beauté tragique de l’existence.

Tout d’abord, il faut remarquer qu’il y a quelques perles dans ce livre (le jeu de mot était trop tentant) : «Les histoires naissent ainsi, quand de petits mystères rencontrent des heures sombres» (p. 200); «Le bonheur est cette danse où l’on s’approche et s’éloigne sans se perdre» (p. 206); etc. Mais n’ayez crainte : l’auteur ne cherche pas à frapper des coups de circuit à chaque phrase, comme Alexandre Jardin et Christian Bobin dans leurs œuvres les moins inspirées. Éparpillés dans une trame narrative bien construite, ces petits instantanés n’apparaissent guère comme des poses de l’auteur.

Mais plus important : ce roman prend acte des féeries qui construisent nos vies : «Tous possédaient leurs propres secrets, des histoires que personne ne croyait. Y avait-il à bord un seul être qui ne soit pas prêt à jurer avoir été un jour amoureux d’une fée ou d’un prince exilé? Nous étions tous pareils. Les histoires nous inventent.»

Les histoires nous inventent. Voilà qui est dit.  Le roman ne fait pas dans le réalisme magique : la magie reste du côté du royaume des fées. Mais il montre tout de même que la cloison entre le réel et l’imaginaire est bien plus mince qu’aimeraient le croire les rationalistes que nous sommes parfois. On ne peut pas s’empêcher de se raconter des histoires, pour donner un sens à notre vie. Et dans ces histoires, sans qu’on en ait toujours conscience, on relie souvent les différents chapitres par des raccords un peu fantaisistes. Car on se rêve toujours un peu, comme on rêve toujours les créatures et les choses qui gravitent autour de nos amours, ou qui en sont l’objet. C’est là qu’on peut faire, si l’on veut, un lien avec la foi : croire, c’est accepter de s’insérer dans une histoire dont les grandes lignes nous précèdent, et dont la cohérence tient à l’existence d’un au-delà qui, de manière mystérieuse, influence déjà les vies qui se déroulent de ce côté du voile. Non pas parce qu’une certaine magie viendrait interrompre les lois qui valent ici; mais parce qu’on peut trouver ici-bas des indices que notre monde n’est pas fermé sur lui-même… sans quoi certains gestes, certaines histoires, ne pourraient pas advenir, ne pourraient pas être crues.

Cette grande vérité, Dostoïevski l’exprimait déjà par la bouche du starets Zossima des Frères Karamazov:

«Beaucoup de choses sur la terre nous sont cachés, mais, à la place, nous est donnée la sensation secrète, mystérieuse de notre lien vivant avec un autre monde, un monde sublime et supérieur, et les racines de nos pensées et de nos sentiments, elles ne sont point ici, mais dans les autres mondes. Voilà pourquoi les philosophes disent qu’on ne peut pas comprendre l’essence des choses sur terre. Dieu a pris les graines des autres mondes et les a semées sur cette terre, Il a fait croître son jardin, et tout a crû de ce qui pouvait croître, mais ce qui a crû ne vit que de la sensation de son contact avec ces autres mondes mystérieux; si cette sensation devient plus faible ou disparaît en toi, c’est ce qui a poussé en toi qui meurt. Alors, tu tombes dans l’indifférence envers la vie, ou même, tu la prends en haine.»

Photo: Belle fée automne, par FairieGoodMother

3 Comments

  1. Le rêve, d’après moi est la base de l’espoir. Tous nous rêvons du meilleur à venir pour nous, nos enfants, notre société, etc…il faut juste bien choisir ses rêves.

  2. Je viens de terminer le livre… Malgré mes impressions mitigées, ton article apporte un autre éclairage intéressant
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