Le christianisme, un transhumanisme ?

Ce n’est une surprise pour personne : l’Église n’est pas très à l’aise, c’est le moins qu’on puisse dire, avec les aspirations transhumanistes des technophiles les plus enthousiastes. Certains feront valoir que l’Église a toujours condamné les « idées nouvelles »; d’autres, de meilleure foi, avanceront plutôt que le transhumanisme, par son radicalisme et son horizontalisme philosophique, constitue un terrain de prédilection pour le charisme prophétique d’une Église qui s’intéresse à tout ce qui est humain – et donc à tout ce qui menace de détruire cet humain.

Mouvement d’idées résolument à gauche, le transhumanisme n’a même pas récolté les faveurs de la revue chrétienne progressiste Relations qui, dans un numéro consacré au sujet (septembre-octobre 2017), émet plusieurs réserves et mises en garde.

C’est dans ce contexte que nous arrive l’essai Le christianisme est un transhumanisme, de Dominique de Gramont (Cerf, 2017).

Le titre, reprenant tant la célèbre formule de Sartre que le titre de l’essai de Mathieu Terence (Le transhumanisme est un intégrisme, Cerf, 2016), est provocateur à souhait. Et la quatrième de couverture n’est pas en reste, car la question suivante figure en position centrale : « Et si Jésus était le cyborg ultime ? ».

Ouf !

Le livre s’ouvre sur une partie bien documentée à propos des diverses figures de proue du transhumanisme. L’auteur montre bien à quel point le transhumanisme est une constellation de théories, d’idées, de rêves et de projets commerciaux très différents. Il est passionnant de lire certaines citations attribuées aux bonzes du connexionnisme, du clonage, de l’intelligence artificielle, des nanorobots et autres courants annonçant la venue prochaine du surhomme – ou plutôt : du « transhomme ». On s’y passionne en raison de la mégalomanie qui s’y donne libre cours; mais aussi, et c’est plus sérieux, parce que parmi les perspectives évoquées, aussi fascinantes que troublantes, certaines risquent bel et bien de devenir réalité.

La deuxième partie s’attarde aux critiques que l’on peut faire au transhumanisme dans ses moutures athées. L’auteur pointe les écueils d’une pensée qui ferait table rase des grands acquis de la culture humaniste et des sagesses religieuses. On y retrouve quelques-uns des arguments couramment mis de l’avant pour critiquer l’optimisme transhumaniste : élitisme, risques de dérives et de catastrophes, asocialité, bouleversement du cycle des naissances et des décès, surpopulation, désincarnation, fuite du sens, etc.

Dans la troisième partie, de Gramont s’appuie sur les évangiles, sur l’anthropologie de René Girard , sur la pensée de Teilhard de Chardin et sur quelques essayistes surtout américains pour tenter de montrer en quoi un transhumanisme chrétien est possible. C’est ici que l’ouvrage poursuit son ambition la plus originale. Malheureusement, la démonstration ne convainc pas.

Si les références à Teilhard peuvent toujours passer (bien que ce dernier aurait refusé de qualifier sa posture « d’antireligieuse »), celles à Girard sont plus arbitraires. Mais c’est quand l’auteur cherche à faire concorder des passages bibliques avec les visées transhumanistes qu’un lecteur le moindrement sensible à l’exégèse ou à la théologie fondamentale trouvera beaucoup à redire.

Bref, un essai assurément informatif, mais dont la thèse centrale est mal défendue. Il reste que même dans le problématique troisième chapitre, l’auteur parcourt des avenues de pensée utiles en vue d’une meilleure appréhension du transhumanisme – et donc des questions brûlantes qui se poseront tôt ou tard à nos sociétés. En effet, l’amélioration de la vie humaine, la réduction de la souffrance, le dépassement des communautés particulières en une grande famille humaine, etc., sont des objectifs qui ne sauraient laisser les chrétiens indifférents, de par leur appartenance même au Christ. Par contre, on peut juger que certaines avancées sont trop chères payées…

Image: « м Ħ ж »Cyborg Race (2015)

1 Comment

  1. Goûter l’éternité au sein de la matérialité du monde, en refus des promesses du Christ, en marge de toute solidarité. l’homme retourné sur lui-même comme un bas, voilà à quoi ressemble à mon avis le transhumanisme. Une idée du progrès qui renouvelle le mythe d’Icare et gomme celui de Pandore. Survivre suffit-il pour donner du sens?

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