L’Âme de l’Empereur

Tout récemment, je me suis plongé dans une anthologie de nouvelles et de romans courts de Brandon Sanderson, un auteur de fantasy américain qui s’impose de plus en plus dans le domaine depuis le milieu des années 2000. Cela m’a permis de découvrir L’Âme de l’Empereur (Le Livre de poche, 2014), un petit roman remarquable qui illustre parfaitement toute la portée évocatrice, et même spirituelle, des littératures de l’imaginaire.

La prémisse initiale du roman est intrigante : dans un empire inspiré par la Chine traditionnelle, la jeune Shai est arrêtée pour tentative de vol au palais impérial. Puisqu’elle a la sulfureuse réputation d’être une faussaire qui utilise la magie de la forge (je reviendrai sous peu sur les sens qu’il convient d’accorder à ces termes), elle est condamnée à mort. Mais la faction au pouvoir lui propose un pacte : si elle parvient à sauver l’empereur, dont l’esprit a été abîmé lors d’une tentative d’assassinat, elle retrouvera la liberté. Mais forger une âme n’est pas une mince affaire.

Avant d’aller plus loin, certaines remarques s’imposent. Tout d’abord, la magie, élément de première importance dans la plupart des œuvres de fantasy, n’est pas à comprendre comme une forme d’occultisme faisant appel à des forces malignes pour répandre le mal. Dans ce genre de fiction, la magie s’apparente la plupart du temps à une approche technique et souvent érudite permettant de manipuler les forces (cachées ou non) du monde afin de produire un effet. En somme, c’est une façon de canaliser un pouvoir qui vient de soi, de l’Univers ou de (d’un) Dieu.

Par ailleurs, Brandon Sanderson se distingue particulièrement dans toutes ses œuvres par l’originalité et la cohérence de ses systèmes de magie qui évitent, ainsi, le piège d’être un simple effet littéraire de type Deus ex machina. Dans L’Âme de l’Empereur, ceux qui pratiquent la magie de la forge (le lecteur francophone sera déconcerté par cette traduction un peu embêtante de l’anglais forgery qui signifie plutôt « contrefaçon »), appelés des faussaires, apprennent à réécrire le passé afin de modifier le présent (et le futur) des objets… ou des personnes. On s’en doute, cette dernière application amène de graves problèmes éthiques et l’auteur ne se gêne pas pour s’y attarder pleinement.

Le roman devient rapidement une sorte de huis clos alors que Shai tente à la fois de s’échapper tout en s’attelant à la tâche presque impossible de reforger l’âme d’une autre personne. Car pour activer cette magie, il faut connaître presque parfaitement l’objet ou la personne visée, et ce, dans ses caractéristiques physiques, sociales, psychologiques, spirituelles, etc. Ainsi, les cent journées qui lui sont accordées pour mener à bien sa tâche l’amèneront à une telle intimité avec l’empereur qu’elle en viendra presque à le connaître mieux qu’il ne se connaît lui-même.

La force de ce roman se trouve aussi dans la relation particulière que Shai développera avec Gaotona, un vieil homme noble de l’ethnie et de la faction dominante. Leurs échanges, qui portent autant sur le travail à faire que sur les relations humaines, sont un bel exemple de dialogue, alors que les deux interlocuteurs communiquent malgré la différence de leurs systèmes de croyances, de leurs convictions et même de leur compréhension du monde.

La dynamique de création dans laquelle Shai est engagée ainsi que l’émergence d’une relation à la fois prudente et complice avec Gaotona amènent chez le lecteur une véritable réflexion éthique et spirituelle qui s’imbrique parfaitement dans la trame narrative, faisant de la lecture de L’Âme de l’Empereur un moment à la fois agréable et nourrissant pour l’esprit.

Image : Michael Blayzer, Forbidden City at night (2013)

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