La possession

Nous vivons à une époque que l’on pourrait qualifier de « remplie » : les humains de notre temps ont horreur du vide. Que ce soit par l’aménagement de l’espace casanier ou public, par la gestion effrénée du temps ou par une approche parfois contrôlante des relations humaines, nous faisons trop souvent preuve d’une certaine obsession pour un absolu pourtant inatteignable… et même nocif ! Cet enjeu est aussi présent dans notre rapport à la spiritualité et c’est le sujet qu’explore le petit essai La possession (Cerf, 2018) de Patrick Vincelet.

Le parcours de l’auteur en dit long sur l’angle à partir duquel le sujet sera abordé et qui est loin de celui du fameux film L’exorciste : élève de Jacques Lacan et de Gilles Deleuze, il a mené une activité d’enseignement et de consultation dans les domaines de psychanalyse et de la psychopathologie. Il a aussi œuvré dans les dernières années en Afrique subsaharienne, directement sur le terrain, en ethnopsychiatrie principalement auprès des candidats à la prêtrise et au noviciat. En somme, c’est un clinicien, spécialiste de la psyché humaine, qui a été confronté aux abysses de l’esprit et de la spiritualité.

Son foisonnant ouvrage est à l’image de la diversité de ses expériences et peut parfois paraître décousu. Mais le thème central, lui, est bien assis dès le départ : c’est celui de la possession, du fait de posséder, de « l’avoir », et d’en vouloir toujours plus. Si la réflexion initiale, axée sur notre modèle sociétal de surconsommation et de boulimie affective, est plutôt philosophique, elle prend une tournure carrément psychanalytique lorsque l’auteur quitte le domaine de la vie quotidienne pour entrer dans celui de la religion et de la spiritualité.

L’essai prend un second virage quand, dans une dernière section intitulée « Un chemin de foi multiculturel », l’auteur se livre à une analyse ethnographique de l’animisme africain et de ses répercussions dans le cadre conceptuel des candidats à la prêtrise et au noviciat. La possession prend ici toute sa dimension spirituelle, ce qui met en lumière son caractère volontaire, et ce, peu importe son champ d’action. En effet, selon l’auteur, possède et est possédé qui le veut bien.

Cette plongée dans l’abîme de la psyché humaine, parfois déroutante, laisse néanmoins le lecteur avec un certain sentiment de plénitude. Non plus la plénitude boulimique et chaotique que je décrivais au départ, mais plutôt celle d’avoir touché du doigt quelque chose de fondamental à l’expérience humaine.

Bref, La possession est un ouvrage exigeant et parfois déroutant, mais qui nous laisse entrevoir toute la fécondité du vide qui devient alors espace de liberté.

Image : Pas meme eu surcharge ici ca au Cambodge cela n’existe pas (Kampot City), Georges Morel (2012)

1 Comment

  1. Voilà un sujet particulièrement intéressant d’autant qu’il relativise le savoir autour d’un enjeu unique: la possession.

    La genèse de la psychanalyse est essentiellement européenne, un champs d’étude limité aux contingents socio-culturels d’une époque, celle de la transition d’un monde vers l’autre entrecoupée par la Première guerre mondiale. La société d’alors est fortement traumatisée par ce conflit qui fit des millions de morts et laissa l’Empire Austro-hongrois exsangue de ses territoires historique. Freud construit les fondations de la psychanalyse moderne sur des gravats desquels se développera un imaginaire germanique sanguinaire et fédérateur. Convenons que tant de singularités sont difficilement exportables.

    Dans son livre Psychiatrie et anti-psychiatrie, Cooper constate à partir d’une expérience sur des schizophrènes (qui ne sera jamais répétée en laboratoire, disons-le) le poids des traditions, de la tribut, des tabous propres aux ethnie africaines, etc. dans la conceptions des pathologies et leur traitements. Cette distance justifie l’ethno-psychalyse que revendique l’auteur. Ainsi, malgré ces grands principes issus de la Révolution française et qui ont fortement influencé nos régimes démocratiques, on découvre que l’Homme, malgré son égalité radicale, n’est pas unitaire et que sa territorialité, son histoire, ses mythes, sa structure sémantique contribuent à en faire un être distinct de la vision européocentriste de la psychanalyse. Extérieur à ces réalités, le chercheur doit se faire humble et pratiquer une certaine plasticité dans l’acquis au profit de la compréhension singulière de l’autre. C’est le champs de l’exploration et des découvertes. En contre-exemple, je cite l’ouvrage de Nigel Barley « Un anthropologue en déroute » où l’homme blanc enferré dans ses schèmes devient l’objet d’observation de ceux qu’il cherche à étudier. Tordant!

    Il semble prévisible qu’un report de ces référents sur la spiritualité implique la même démarche pour les croyants. Un chrétien africain ne peut laisser au vestiaire des millénaires de pratiques animistes. Il y a interpénétration silencieuse des uns avec les autres, des racines profondes qui nourrissent la spiritualité chrétienne d’Afrique. L’Église catholique, qui se prétend universelle, en réalité se morcelle sur ces terres acquises aux métissages. Le message de Rome s’y heurte à des résistances marquées par le souvenir colonial, le préjugé, un intégrisme vaguement identitaire.

    Le résumé dit peu sur le rôle de la possession en matière de foi. À l’échelle de tous, je ne crois pas que cette boulimie suggérée englobe la relation d’intimité avec le Père. Je la rattache davantage à l’institution, ce lieu où s’exerce la nature première de l’Homme dans son rapport à l’autre, son assujettissement et son contrôle. Pour beaucoup, cela tourne autour de la notion de Vérité, celle qui fonde l’autorité et justifie ses excès. La voracité pour tout ce qui peut mettre en forme cette Vérité et conforter ses détenteurs (philosophie, témoignages, miracles) permet aux commentateurs de s’augmenter par leurs propres mots dans le but avoué de s’attacher le nombre. Cette course à la corroboration de cette Vérité distribue les autorités, les titres, le costume, l’influence, l’argent, et confine à l’enflure à l’échelle de chacun. Un exemple pathétique de cette dynamique propre aux religions organisées est la Basilique Notre-Dame de la Paix construite en toute magnificence en terre de pauvreté et de faim, une illustration de ce goût de la possession qui se déploie en retrait des paroles du Christ mais en conformité avec le pharisaïsme le plus plat. Peut-être l’auteur voulait-il dire que cet archétype de la possession est le cancer des religions. Qui sait?

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