La marche dans la Bible

Comme plusieurs, mon volet préféré du triptyque de La Divine comédie de Dante est L’Enfer. Pas d’abord par goût du grotesque, qui s’exprime de mille manières ingénieuses dans les tortures que subissent les damnés; plutôt parce que j’y retrouve des audaces théologiques qui me stimulent spirituellement.

Par exemple, j’ai toujours été frappé par le fait que Dante caractérise l’ultime cercle de l’Enfer par l’omniprésence d’une glace qui fige jusqu’à Satan lui-même. On est habitué, et le texte biblique nous y invite, à se figurer l’état de perdition comme une dévoration par les flammes. Or Dante prend le contrepied de cet imaginaire. Qu’est-ce que cette glace infernale peut bien signifier ? Elle suggère sans doute que la mort de l’âme n’est pas tant une affaire de passion pour le Mal que de paralysie, d’immobilité, d’indifférence totale envers Dieu, l’amour, la vie.

Bref, l’un des critères fondamentaux pour évaluer sa vie spirituelle serait sa « mobilité », en quelque sorte. Et cela ne devrait pas nous surprendre, car dans l’Évangile, Jésus est constamment en mouvement : « le Fils de l’Homme n’a pas de lieu où reposer sa tête » (Luc 9, 58).

C’est ainsi que nous arrive un nouveau livre de l’assomptionniste Jacques Nieuviarts, l’éditorialiste de Prions en Église en France : La marche dans la Bible. Nomadisme, errance, exil et pressentiment de Dieu. L’auteur y suit les déambulations du peuple de nomades qu’est Israël, de la Genèse jusqu’au Nouveau Testament, avec une rigueur de bibliste tempérée par un souffle lyrique bienvenu.

La démonstration est convaincante, et Nieuviarts évite l’écueil romantique de magnifier sans réserve le fait d’être, très concrètement, en migration. En effet, l’on sait à quel point pour bien des personnes, aujourd’hui comme hier, la nécessité de migrer est un drame humain terrible. Migrer, s’exiler, voire seulement déménager, n’est pas un but en soi. D’ailleurs, Dieu promet à Israël non pas un pèlerinage sans fin, mais une Terre où prospérer.

Cependant, dans le dépaysement qui accompagne tout mouvement, Dieu se fait voir, se laisse rencontrer plus aisément, car le cœur humain, lorsqu’il cesse de s’abandonner, de s’émerveiller, de quitter ses repères, devient vite aveugle, insensible. Terre promise, oui, mais pour savoir l’habiter, il faut avoir un cœur libre et vif… sans quoi l’exil s’avère un remède nécessaire.

Voilà donc un livre extrêmement pertinent pour notre temps de crise ecclésiale aiguë. Sa lecture nous rappelle que l’Église est toujours dans sa phase « pérégrinante » et que comme croyant, le pire danger qui nous guette est peut-être de nous reposer trop longtemps sur des certitudes confortables.

Image: Walking towards paradise, Manoj Vasanth (2009)

1 Comment

  1. Du moment qu’on parle marche, je revois ce troupeau qu’on se plait à décrire en transhumance vers les pâturages célestes, le nombre déambulant aux tintements mats des bélières, certains conduits vers l’éternité alors que d’autres s’acheminent vers cette géhenne où ils seront rôtis comme saucisses. Disons que je ne crois pas aux espoirs du cheptel mais plutôt au désespoir de l’Homme face à son Dieu. Voilà pourquoi j’aime bien déconstruire les certitudes communautaires dont les discours circulaires ne consistent qu’à satisfaire et rassurer le croyant confortable.

    On ne prend véritablement le risque de Dieu que face à face avec Lui. L’exercice n’est pas simple. S’isoler face au divin, c’est à dire se dépouiller de nos certitudes, de ces construit théoriques dans lesquels on enferme et réduit Dieu à notre échelle, Le libérer de nous-mêmes, inverser le regard et comprendre combien nous sommes étriqués dans notre nature humaine face à l’incommensurable qu’Il est, c’est soudainement relever le défi du doute. Qui suis-je vraiment? devient cette questionne qui aiguillonne le croyant, l’articule ou le tait.

    Voilà pourquoi, entre deux allégories de la marche, je préfère celle des Rois mages, des hommes pétris d’eux-mêmes, de leur savoir, entièrement livrés à des calculs qui les convainquent de marcher en guidance de leur intelligence. En fait, en toute ignorance de Dieu, ils sont appelés et tout ce qu’ils sont butera sur le divin, non pas confondus par l’intuition de l’extraordinaire mais éminemment conscient d’être touchés par Lui, une expérience que nombre d’entre nous avons connu. Cette rencontre conduit à la parole ou au silence, au combat ou à l’échec. Qui suis-je vraiment?

    Cette première rencontre peut se déposer dans la pierraille, les ronces ou une terre riche, signe que la marche de chacun est plurielle. Dieu ne se manifeste jamais autant qu’au travers de notre prochain. Prendre le risque de Dieu, c’est donc avant tout prendre le risque de l’autre, c’est à dire croître en Christ pour cheminer vers Lui. Cette pérégrination répond à un commandement: Aimez-vous les uns les autres. L’amour accordé à l’autre se mesure à l’accueil qu’on lui réserve. Offrir un amour différencié c’est être en-deça des préceptes du Christ. L’amour n’est pas qu’un pari, c’est un ultimatum, la condition au salut, un abandon de ce que nous sommes comme on meurt à soi, une route hostile où marcher ne peut se faire que dans la foi et non dans les certitudes. C’est ici que s’instille le doute, celui de l’humble conscient de ses limites, ouvert au Christ mais restreint par sa veulerie, son orgueil, ses lâchetés. Il faut reconnaître que le combat est âpre d’autant que l’homme de foi souffre de ses limites devant Dieu (lire mère Térésa à ce propos). Qui suis-je vraiment?

    Le Père ne s’adresse pas à nous collectivement mais bien individuellement. Aussi y a t-il autant de route vers Lui qu’il y a de croyants. L’homme qui marche, sculpture célèbre de Giacometti, illustre à merveille cette marche de l’Homme vers son créateur. Ce mouvement saisi par l’artiste résume à lui seul la quintessence de l’homme et la femme de foi. Car s’arrêter, s’enfermer dans ses certitudes, l’inertie confortable, c’est la mort.

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