La fin du monde

La fin du monde. Ce n’est pas la première fois qu’on nous l’annonce. Chaque époque a vu, dans les troubles qui l’agitent, des signes de l’Apocalypse ou d’autres catastrophes finales. Ce qui ne nous empêche pas d’être encore là, aujourd’hui.

Tout de même, depuis la Guerre froide, la menace d’une extinction de l’espèce humaine possède un visage moins vaporeux. Car nous possédons les moyens techniques de nous précipiter dans l’abîme. Nul besoin, désormais, de craindre Dieu, le Diable ou une météorite, pour envisager la fin.

Mais le dénouement dont parle le philosophe et psychanalyste Pierre-Henri Castel, dans son nouvel essai Le Mal qui vient (Cerf, 2018), a ceci de particulier qu’il n’est ni nucléaire ni hypothétique : il est plutôt de nature écologique, et est assuré d’advenir dans un horizon historique de deux ou trois siècles.

Comparant le cataclysme qui s’en vient avec le péril nucléaire, l’auteur souligne que le premier est d’autant plus inévitable qu’il est moins circonscrit, et donc moins susceptible d’être neutralisé. Plus encore, la fin du monde serait certaine, car les causes biosociales (catastrophes environnementales, sécheresse, migrations massives, luttes pour les ressources, effondrement des États de droits, etc.) qui la déterminent proviennent de notre style de vie et de nos idéaux les plus chers, comme l’autonomie personnelle, la démocratie, la responsabilité critique, etc. Cruelle ironie : plus nous progressons en terme de droits individuels et de liberté, moins nos sociétés se montrent capables de réagir devant la consommation accélérée des ressources de la Terre. Les progrès technologiques eux-mêmes, pour la plupart toujours plus gourmands en matériaux rares et en énergie, accroissent l’entropie dévorant notre planète.

Alors, nous devons réagir, pour sauver les meubles, n’est-ce pas ? Non, répond l’auteur. Car il est trop tard, d’abord; et parce qu’il trouve hautement improbable que notre conscience du désastre à venir nous pousse à la conversion nécessaire. L’angoisse métaphysique de la fin nous paralyse plus qu’elle nous pousse à l’action. En fait, ce qui pourrait et devrait nous motiver à changer nos habitudes, c’est la peur, et non l’angoisse. La peur des temps de la fin. Pas de la fin elle-même – qui n’est qu’un moment –, mais les années la précédant, où tout dégénérera, où un Mal d’une nouvelle intensité proliférera.

Car si nous avions peur pour de bon, peur d’une fin des temps tenue pour une parfaite certitude, rien ne garantit que l’option que choisiraient les plus puissants et les plus informés ne serait pas, justement, la pure malfaisance. C’est une peur pour ainsi dire complètement digérée qui, à la jonction du désespoir et de la lucidité, donne tout son ressort au cynisme auquel je pense.

En effet, quiconque connaît le cœur humain sait bien que le vertige du pire, la jouissance de précipiter la fin puisqu’elle est certaine, n’est pas une fiction. Par ailleurs, si tout horizon de sens est condamné, pourquoi ne pas jouir tout de suite le plus possible des ressources à notre disposition ? C’est là une authentique tentation à laquelle toute personne qui « sait » et qui « peut », autrement dit qui fait partie des puissants de ce monde, doit faire face.

Devant ce Mal, comment réagir ? Castel, convoquant Nietzsche et Freud, appelle de ses vœux une sorte de surhomme, un apôtre d’un Bien nouveau, car déraciné de toute espérance et de toute raison d’être. Le Bien consistera à ne pas se laisser intimider par le Mal, par les malfaisants, même si tout est perdu.

On reconnaît là une posture voisine de celle, existentialiste, du docteur Rieux dans La Peste, de Camus. Faire le bien, ne pas se compromettre avec le mal, même si, en définitive, c’est absurde.

Voilà qui est réjouissant comme tout, non ?

Pas vraiment, je sais. Mais cet essai, qui fait preuve d’un pessimisme bien argumenté, gagne à être lu, car il interpelle tous ceux et celles qui s’appuient sur une espérance – qu’elle fasse signe vers ce monde ou vers l’éternité. Devant le Mal circonscrit par Castel, et même devant sa conception du Bien, qu’est-ce qu’un chrétien, par exemple, peut répondre ? Quel devra être le rôle principal de l’Église dans les temps de la fin ?

Un livre qui, nous montrant le pire (qui est probable), nous rend plus lucides, sur le monde et sur nous-mêmes. Et qui nous force à inclure à nouveaux frais, dans nos méditations, la dimension eschatologique de la foi chrétienne.

Image: Postapocalyptic, Revan Jinn (2014)

2 Comments

  1. Pendant que le Titanic coulait, l’orcheste jouait plus près de toi mon Dieu……………

  2. Et si au lieu d’imaginer une fin livrée au mal nous regardions l’histoire? Lorsque les Zélotes se trouvèrent confrontés à leur destruction enfermés qu’ils étaient dans la forteresse de Massada, ses chefs se sont-ils livré au cynisme et à la pure malfaisance? Non. Lorsque Carthage tomba sous les coups de l’Empire romain, les élites carthaginoises ont-elles choisis le cynisme et la pure malfaisance? Non. Lorsque les Tutsis furent face à la mort, enfermés qu’ils étaient entre les murs de l’hôtel Kigali, ces hommes et ces femmes instruits ont-ils choisis le cynisme et la pure malfaisance? Non. Lorsque l’empire Aztèque fut soufflé par les conquistadors, ses prêtres et l’empereur ont-ils choisi le cynisme et la pure malfaisance? Non.

    Il n’y a qu’un exemple qui confirme l’hypothèse de l’auteur. Le régime nazis dont l’auto-destruction calculée fut admirablement démontrée par l’historien Ian Kershaw. Cet exemple est récent (moins de 80 ans), il a marqué l’imaginaire collectif jusque dans la littérature et la cinématographie (ex: Salò ou les 120 jours de Sodome de Pasolini). Bien que philosophe et psychanalyste, Pierre-Henri Castel participe à son époque et en porte les référents. Le souvenir du IIIe Reich est omniprésent dans la mémoire collective et teinte sa vision des choses en oublie d’une histoire riche en drames dont les déroulements n’ont jamais conduit au cynisme et la méchanceté. Se prétendre objectif est d’une prétention sans nom.

    En fait, la fin inéluctable conduit généralement à la résignation. Or, à ces contre-exemples de morts imminentes, la fin qu’envisage Castel est d’un tout autre ordre. Il s’agit de la fin d’un monde, celui de l’Anthropocène, d’une scène où l’humain cèdera la pas à d’autres acteurs. Cette fin est surtout celle de son déroulement lent et de ses dérives anticipées. Il entrevoit la désorganisation d’un monde et son enfoncement dans une décadence des mœurs comme le connu le bas-empire romain. Mais si le cynisme et le mal était le propre d’un monde en sa fin, comment expliquer que ceux-ci furent à leur paroxysme en sa Renaissance? Il demeure que la durée de la fin questionne l’instant du point de bascule, du commencement de l’effondrement, interroge la génération qui sera coupable de cynisme et de méchanceté. Mais les imprécisions de cette fiction ne s’arrêtent pas là.

    Il y a ce clivage artificiel que commet l’auteur en séparant les riches et les instruits des autres, comme si ces derniers étaient incapables d’exactions. Je rappel à nouveau l’histoire qui démontre que, bien que démunie, les humeurs de la foule sont capables des pires horreurs (Jacqueries, Révolutions, etc.) devant des situations désespérées. En fait, j’en viens à croire que Castel a traité tant de malades qu’il doute des vertus de l’homme riche et de l’instruit. Mais n’est-ce pas éminemment chrétien? Comment ne pas reconnaître les imprécations du Christ à l’égard des pharisiens et des riches? Lui-même n’était-Il pas venu pour les malades? L’auteur semble doter le riche et l’instruit d’une potentialité de malfaisance qu’il refuse au nombre comme si le salut ne pouvait venir que des pauvres et des simples d’esprit. Il est vrai que les riches n’ont eu de cesse de les pousser vers les mines et les instruits vers les bûchers. D’accord je schématise à outrance mais l’esprit est là, celui de l’abus de l’autre.

    Autre chose encore, Castel décrit un monde uniforme dans sa dérive. Pourtant ce monde est multiple par sa géographie, ses formes politiques, sa culture, son polymorphisme social, ses croyances. En présumant l’unité de ses élites, il ne tient pas compte de leur pluralité dont les multiples formes réagiront différemment devant l’inéluctable. Si la fin peut amplifier certains travers, elle en estompe aussi plusieurs. La perte de sens présumée à la base du cynisme suggéré par l’auteur peut en fait se renouveler devant notre disparition lente et inévitable et produire des derniers fruits.

    Je clos en m’interrogeant sur l’absence de Dieu dans cette vision apocalyptique. Mais je n’en dis pas davantage.

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