Yasmina Khadra: le baiser et la morsure

Après Éric-Emmanuel Schmitt dans Plus tard, je serai un enfant (Bayard/Novalis, 2017), c’est  au tour de Yasmina Khadra de se confier à Catherine Lalanne, rédactrice en chef du magazine Pèlerin, au sujet de son enfance, dans Le baiser et la morsure (Bayard/Novalis, 2018). Rappelons que Khadra est l’un des grands écrivains francophones de sa génération, auteur notamment de L’Attentat (Julliard, 2005)  et de Ce que le jour doit à la nuit (Julliard, 2008).

Les entretiens d’ouvrent sur des questions au sujet des origines de Khadra. On y apprend donc que l’écrivain est issu d’une grande lignée de « poètes du désert », appartenant à une tribu installée depuis le 13e siècle dans le Souara, au nord-ouest du Sahara algérien. Difficile de contester cette descendance à la lecture de l’ouvrage, car celui-ci est porté par le souffle de conteur de Khadra. Peu importe la question, on le sent toujours prêt à nous raconter une histoire – ce qui ne signifie certes pas qu’il invente, mais seulement qu’il est tout à fait conscient que l’identité, la mémoire, la pensée tiennent en bonne partie à l’art du récit.

Après cette entrée en matière plutôt exotique, les entretiens prennent un ton un peu plus sombre. Tout d’abord parce que l’inscription du jeune Khadra aux cadets a constitué un tournant dramatique dans son existence : « J’ai cessé d’être un enfant à l’instant où j’ai franchi le portail de la caserne. Les cadets n’étaient pas des petits soldats, ils étaient des soldats à part entière. » S’ensuit le récit de ses démêlées avec la hiérarchie militaire pendant 36 ans. Les écrivains n’ont guère la cote dans l’armée, et Khadra a souffert de maintes vexations.

Ironiquement, lorsqu’il quitte l’armée pour rejoindre ses frères et sœurs du milieu des lettres, à Paris, il se trouve encore repoussé dans les marges, en raison de ses liens passés avec l’armée nationale, en pleine décennie noire algérienne. Boudé partout où il passe, Khadra songe même à renoncer à l’écriture. Jusqu’au miracle de L’Attentat, qui lui gagne une fois pour toutes une solide base de lecteurs et d’admirateurs.

Cette lutte constante et quasi-désespérée pour faire éclore sa vocation d’écrivain me semble être le cœur des entretiens, mais la suite est tout de même intéressante : son combat pour l’émancipation des femmes qu’il qualifie de « chemin qui mène à la maturité de l’humanité »; les évolutions de sa foi musulmane; son rapport à Jésus et au pape François; son amour du désert, à la suite de Charles de Foucauld et surtout d’Antoine de Saint-Exupéry; son amour pour sa femme comme socle de toute son activité; etc. Il aborde ces sujets sans détour, mais jamais en expert, en théologien ou en philosophe. Toujours en digne fils d’une tribu d’orateurs hypnotiques.

Quelque part, l’enfant rêveur rejoint l’adulte meurtri pour lui rappeler combien le rêve est encore possible, combien la souffrance nous prépare  à relever la tête et à avancer dans la vie. Alors, j’avance, contre vents et marées; j’avance parce qu’il ne faut pas céder au désespoir, parce qu’il faut savoir faire d’une épreuve une raison de la surmonter. Ce besoin d’écrire me venge de ce que j’ai tu en moi lorsque j’étais enfant: la nécessité de se reconstruire, de réapprendre à aimer et à croire dans le meilleur.

Image: Hagerman, NM, moominsean (2011)

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