Judas, d’hier à aujourd’hui

De toutes les figures bibliques, Job est sans doute le personnage ayant fasciné le plus vaste lectorat lors des siècles derniers – Jésus excepté, évidemment. Cela tient largement au fait que nous, modernes, nous reconnaissons volontiers non seulement dans sa protestation contre ce qui apparaît comme une injustice, mais également dans sa liberté à l’égard des discours convenus, de la langue de bois, de la pression des pairs, etc. Job est l’une des seules figures de l’Ancien Testament dans laquelle nous pouvons nous reconnaître d’une part, et que nous pouvons admirer sans réserve d’autre part.

Pas très loin de Job, dans l’échelle de l’intérêt des écrivains, des artistes et des théologiens, se trouve Judas. Pour des raisons différentes, bien sûr. Il est difficile d’admirer Judas – n’est-il pas communément perçu comme le traître par excellence ? Et son crime nous paraît volontiers trop unique pour que l’on se projette aisément en lui.

Néanmoins, quand on y regarde de plus près, quelle belle figure tragique que Judas, et combien sont passionnantes les questions qu’elle soulève ! Pour un peu que l’on suspende, au moins le temps d’une réflexion sérieuse, le concert des condamnations qui résonne depuis le début de l’ère chrétienne à propos de celui qui « livra le Fils de l’Homme ».

C’est à cette aventure que nous convie le dernier supplément des Cahiers Évangile, publiés aux Éditions du Cerf. Sous la direction de l’exégète Régis Brunet, des érudits de divers horizons se succèdent pour tenter de mieux cerner la figure de Judas, et l’impact tant théologique que culturel que celle-ci a eu au cours de l’histoire.

Le livret s’ouvre sur une analyse des passages du Nouveau Testament mentionnant Judas. Une comparaison entre les divers récits fait vite ressortir plusieurs questions complexes : quelles sont les vraies motivations de Judas ? Quel sens possède sa trahison, puisque Jésus enseignait publiquement, sans se cacher ? Quelle valeur, quelle portée salvifique donner à son repentir ? Comment meurt-il, par suicide ou par accident ? Peut-on considérer qu’il a participé à la première eucharistie, le soir de la Cène ? Si oui, pourquoi Jésus le fait-il « communier » ? Quelle part de responsabilité Judas a-t-il dans cette histoire, si d’une part Satan est entré en lui, et d’autre part si c’est par le biais de sa trahison que s’est accompli le salut ? Si Jésus savait que Judas allait le livrer, pourquoi l’a-t-il choisi comme apôtre, ou alors pourquoi ne l’a-t-il  pas prévenu, voire converti ? Etc.

Plusieurs Pères de l’Église tentent de répondre à ces questions, ainsi que les auteurs des évangiles apocryphes. Si les premiers siècles se montrent plutôt modérés dans leur évaluation de Judas, à partir d’Augustin et de Jean Chrysostome, les condamnations et le mépris se déversent sur lui pour de longs siècles. L’accusation d’avarice, présente chez saint Jean, est portée à son comble, et influencera fortement le préjugé antisémite du rapport pervers des Juifs avec l’argent.

Le Moyen Âge ajoute à la « légende noire » de Judas, en lui inventant un passé semblable à celui d’Œdipe… Judas devient donc, comme si les étiquettes de déicide, de traître et d’avare ne suffisaient pas, incestueux et parricide !

Au temps de la Réforme, la réflexion théologique autour de Judas s’intéresse à sa prédestination comme réprouvé : Judas était-il condamné à trahir ? Était-il prédestiné à la damnation ?

Les 18e et 19e siècles marquent un tournant : la littérature s’intéresse de plus en plus à la psychologie de Judas, un parcours qui mène tranquillement mais sûrement les esprits à nuancer leur évaluation morale de Judas. Certains, au 20e siècle, vont même jusqu’à le réhabiliter d’une certaine manière : chez Borges, un personnage théologien en vient à défendre la thèse que puisque la logique kénotique de l’Incarnation nous montre qu’il convenait que Dieu s’humilie, le sommet de l’humiliation et du mépris étant assumé par Judas… c’est donc en Judas que Dieu se serait incarné !

Le supplément se conclut sur une exploration des positions beaucoup plus prudentes et clémentes des théologiens catholiques et protestants des 19e et 20e siècles. La part du lion revient à Karl Barth, dont voici un résumé de sa position :

Au-delà de la destinée personnelle de Judas le réprouvé, qui reste en suspens, il faut reconnaître aussi en lui Judas l’apôtre, accomplissant par son péché cela même que Dieu a voulu de toute éternité, l’élection des hommes par pure grâce.

Barth voit une analogie entre ce rôle de Judas et le sort d’Israël (…) Judas est au groupe des Douze ce qu’Israël est à l’Église. Comme Judas, Israël ne s’est pas donné à Dieu sans réserve; comme Judas, Israël est rejeté – l’acte de Judas marque d’ailleurs la fin d’Israël; mais comme Judas encore, Israël est et demeure l’ombre de Jésus-Christ et de l’Église (…)

Malgré lui, Judas le réprouvé ne parvient pas à se débarrasser de son apostolat. De même, Israël rejeté ne peut pas se défaire de la promesse divine, qu’il accomplit en livrant Jésus avec Judas. Le péché n’a pas d’autonomie par rapport à la grâce.

Ainsi Barth voit s’ouvrir en Judas la question que la doctrine traditionnelle de la prédestination avait voulu clore : le plus grand des réprouvés ne peut pas se soustraire à l’Évangile, parce que cet Évangile est fait pour lui. La grâce colle à la peau du péché : telle est l’histoire de Judas racontée par Karl Barth.

Image: Judas, Lawrence OP (2013)

5 Comments

  1. Pour l’avoir déjà écrit, et je regrette d’embêter en me répétant, tenter de rationaliser Dieu c’est le réduire à l’échelle humaine, à nos contingents et ne peut en aucune manière être prouvé. Or, une idée qui ne peut être prouvée reste au rang d’hypothèse. C’est au mieux une proposition, un champs de réflexion stérile ouvert à toutes les supputations. À moins d’imaginer un dispositif scénique faisant intervenir deus ex machina l’Esprit saint dans la réflexion, rien ne peut cautionner les conclusions des sacro-saints érudits. Personne ne peut se substituer au Père dans le résumé de ses intentions. Ils ont beau Inciser, isoler, combiner, extrapoler, leurs commentaires et interprétations ne font que s’ajouter en voix hors champs (comme dans les documentaires) aux textes bibliques sans rien y ajouter de concret. Nous n’avons pas accès à la sphère divine. D’ailleurs le Christ le résume bien lorsqu’Il dit: Quoique je rende témoignage de moi-même, mon témoignage est vrai, car je sais d’où je suis venu et où je vais; mais vous, vous ne savez d’où je viens ni où je vais.…(Jean 8: 14-16) Ils ne sont que cette seconde voix qui prétend la vérité, ment sur ses propres limites et se livre à l’orgueil en proposant des réponses à des questions humaines.

    Ce texte sur Judas en est un excellent exemple. Il raconte des hypothèses qui, selon le lieu et le temps propres à chaque penseurs, produisent des vérités subsidiaires. Elles sont toujours en appuis à autre chose et cherche à conforter des position morales ou intellectuelles propres. Derrière leurs positions, il y a l’écho du milieu (nous pourrions presque parler de biome), de leur rang en société, des valeurs qui se rattachent à leur immédiateté. Par conséquent, cela pose l’impossibilité d’un regard objectif, parfaitement indépendant de la recherche elle-même, ces filtres résumant ce qu’ils sont. En tant qu’homme et citoyen, nous sommes des êtres pensant qui ne peuvent rendre compte pleinement de la vérité des choses qui nous constituent et déterminent. Même les plus grands exégètes ne peuvent transcender ce qu’ils sont et leurs travaux seront toujours marqués du sceau de leurs choix. Ces derniers ne sont jamais innocents, pas plus que leurs épistémologies dont la mécanique est toujours sujette à dérive selon les enjeux qu’ils portent. Comprenons-nous bien, je ne suggère pas une démission de l’esprit mais sa mise en rapport avec ce que nous sommes, des êtres humains et non divins. C’est un appel à l’humilité et à la mesure. Bien entendu, en résistance et par facilité il y en aura pour me targuer d’anti-intellectualisme. Qu’y puis-je?

    Ceci dit, Judas est une aventure intellectuelle passionnante à notre échelle car le personnage interpelle l’âme humaine en-deça de toutes interprétations concernant les intentions divines. Certes, il questionne le plan divin mais sans pouvoir fournir de réponses. Sinon, il faudrait s’intéresser à la Parousie, là-même où d’autres seront appelés à jouer un rôle dans les événements apocalyptiques qui précéderont la fin. Sans Judas il n’y aurait pas eu de coïncidence entre la Pâques juive et la crucifixion tandis qu’à l’autre extrémité du spectre de l’histoire humaine il y a dix rois qui auront un rôle déterminant dans la chute du monde. Nous devinons tous l’immensité du champs spéculatif qui s’ouvre devant nous et surtout devant les ergoteurs, leurs prétentions à la vérité, leur abandon à la vanité intellectuelle.

    Je me permets d’embêter un dernière fois. Ces hommes et ces femmes qui, autrefois, ont déblatéré longtemps sur le sexe des anges et qui aujourd’hui palabrent à propos des intentions de Dieu envers Judas, ne sortent jamais de leurs livres, de leurs certitudes en eux-mêmes pour marcher vers l’autre, le plus pauvre, le plus démunis, le plus fragile. J’avais faim mais les ergoteurs ne trouvent pas le temps de le nourrir, j’étais nu mais les ergoteurs ne trouvent pas le temps de l’habiller, j’étais malade mais les ergoteurs ne trouvent pas le temps de le visiter. Par contre ils pérorent, ils argumentent, ils épiloguent en marge de leur premier devoir de chrétien. La foi ne doit jamais conduire au confort mais au défi quotidien que représente notre prochain. Mais sortir du cercle n’est pas chose simple. Bref.

    • Franchement Jacques, get a life. Pour prendre le temps d’écrire un commentaire comme le tien, il faut vraiment être imbu de soi-même et aimer s’entendre parler. Jonathan s’appuie su r les écrits historiques pour nous présenter le fil d’une réflexion à travers les siècles. Toi tu proposes un commentaire centré sur toi, tes émotions et tes frustrations personnelles. N’importe qui peut citer les Évangiles à tort et à travers. Ça vaut pas cher ton affaire Jacques, trouve-toi d’autre chose à faire et de plus constructif s’il vous plaît.

      • Bonsoir M. Nadon,

        comprenez qu’on ne choisit pas ses réponses et qu’écrire expose à tous les commentaires. Par souci d’objectivité, je me suis relu à nouveau pour déceler ce que vous y voyez, l’infatuation et le plaisir de m’entendre. Je regrette, je ne vois qu’un commentaire structuré qui s’en prend à cette tare en Église qu consiste à substituer la langue de bois à la parole de Dieu. Pourtant ce combat n’est pas le mien dans la mesure où les textes anciens et néo-testamentaires regorgent de références qui persifflent les savants, les pharisiens et autres docteurs de la foi.

        Pour l’anecdote, ce matin j’étais en conversation avec un évêque, discussion franche, en égalité devant Dieu dans une langue vernaculaire qui permettait le flot des idées. Ni l’un ni l’autre n’étions centrés sur soi, ne défendions nos émotions ou nos frustrations personnelles. Il n’y avait que ce respect et cet accueil tout chrétien que je ne lis pas dans votre réponse.

        Pour clore, vous pouvez considérez que « ça vaut pas cher ton affaire Jacques », mais donnez-vous la peine de présenter vos arguments. Sinon retournez à votre silence.

  2. Merci Jonathan, très intéressante cette analyse, en effet, des questions, un mystère demeure avec l’apôtre Judas…..

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