Jésus et les femmes

On associe rarement la foi chrétienne à l’émancipation des femmes, à tel point que l’expression « féminisme chrétien » semble exprimer, aux yeux de plusieurs, une pure contradiction. Si le sujet vient sur la table, presque inévitablement, l’argument-massue du refus de l’Église catholique d’ordonner des femmes prêtres vient ou bien clore le débat, ou bien l’orienter avec une telle force qu’il est difficile d’y faire contrepoids d’une manière satisfaisante.

Par-delà cette épineuse question de l’ordination, il est indéniable que l’Église, historiquement, a consacré des structures assurant la domination des hommes sur les femmes. Enzo Bianchi, fondateur de la communauté monastique de Bose, où hommes et femmes célibataires vivent ensemble, ne le nie pas dans son tout nouveau Jésus et les femmes (Novalis, 2018). Cependant, il montre, avec brio, que l’esprit ayant présidé au sexisme latent dans l’Église est en contradiction avec la manière dont Jésus s’est comporté avec les femmes.

Bianchi ouvre son ouvrage sur une rapide rétrospective de la situation peu brillante des femmes aux temps bibliques, notamment dans la culture juive. Ce flash-back permet de mieux saisir à quel point Jésus, qui a choisi de vivre entouré de disciples masculins mais aussi, de manière avérée malgré la discrétion du texte évangélique, de « quelques femmes », est le cœur d’une communauté absolument singulière, voire scandaleuse pour les gens de l’époque. Les femmes n’avaient pas le droit de tout quitter pour suivre un maître. Mais Jésus, lui, les accepte dans son milieu de vie. C’est là un premier indice de la liberté inouïe de ses relations avec les femmes en regard des normes sociales de son temps.

Cette liberté s’affirme encore davantage quand l’on regarde de plus près les « façons » de Jésus avec chacune des femmes qu’il rencontre,  des femmes donc qui ne font  pas partie de son groupe de disciples : celle qui souffrait d’hémorragie, la Syro-Phénicienne, la veuve de Naïn, etc.  Bianchi revisite ces rencontres fortuites, en fait une lecture sensible qui souligne que la liberté de Jésus à l’égard des codes culturels discriminants de son époque tend à promouvoir la délivrance des femmes de ces mêmes codes. Autrement dit, sa liberté cherche à susciter la liberté – et l’égalité. C’est encore plus évident quand Bianchi décortique les rencontres narrées dans l’évangile de Jean, plus riches que les synoptiques en termes d’implications symboliques pour penser l’être-disciple au féminin.

Par ailleurs (on dirait bien que c’est dans l’air du temps : un film à grand déploiement, un numéro du Monde de la Bible, une nouvelle fête liturgique…),  Bianchi consacre de longs paragraphes à Marie-Madeleine, en regrettant la lourde tendance de l’art chrétien à en faire une pleureuse, une prostituée repentante. Or la figure du repentir, c’est plutôt Pierre, qui pleure sur sa lâcheté. Quant à Marie-Madeleine, on ne la voit guère pleurer sur ses péchés (à moins de l’amalgamer à une autre femme présente dans l’Évangile); elle pleure sur Jésus, qui lui manque ! Ainsi, elle ne devrait pas tant être associée au repentir qu’à l’amour du Seigneur !

À terme, le livre de Bianchi ne mène à aucune solution concrète concernant la place des femmes en Église. Ce n’était pas son objectif. L’intérêt de l’ouvrage est plutôt de montrer que les conclusions que l’Église a traditionnellement arrêtées sur cette question ne peuvent pas toutes se revendiquer de la « manière Jésus », et qu’elles sont donc éminemment réformables :

Mais cette nouveauté que Paul proclame [« il n’y a plus mâle et femme, car vous tous n’êtes qu’un en Jésus Christ »] s’est heurtée à l’inculturation de l’Évangile dans le monde hellénistique, et aussi au lourd héritage du judaïsme pharisien désormais majoritaire : la Loi, affirmée et expliquée par les maîtres juifs, et la culture gréco-romaine, présente dans le bassin méditerranéen, ont, de fait, primé sur les paroles et sur l’attitude de Jésus à l’égard des femmes.

Image: Letting Go, Chris Ford (2013)

8 Comments

  1. Merci de cette recension éclairante sur ce livre qui me parait important. Novalis va-t-il nous l’offrir? Merci de vos publ8ications bien choisies.

  2. Bonjour comment se fait il que dans le prions en église ne souligne pas la fête de Sainte Marie Madeleine le 22 juillet prochain alors qu’elle a été élevée au rang de fête..Merci

    • Bonjour. C’est tout simplement parce le 22 juillet, cette année, tombe un dimanche, et que la liturgie du dimanche a toujours priorité sur celle des mémoires et des fêtes.

  3. Bonjour Jonathan,
    Je te conseille de poursuivre tes lectures dans Études (comme tu le mentionnes dans ‘Vers une dérive individualiste du soin?’) et à lire « Harcèlement sexuel dans la Bible » de Irmtraud Fischer. L’article est dans le numéro de juin 2018/6.

    Cet article de Fischer est d’actualité. Il est primordial d’être conscientisé au harcèlement sexuel et aux violences sexuelles. Vivre la « liberté inouïe » pour les femmes, comme tu le mentionnes, est malheureusement très éloigné de l’expérience de trop nombreuses femmes. Au contraire, de nombreuses femmes vivent des violences misogynes et sexuelles. Une de mes grandes désillusions des dernières années est d’avoir constaté que les milieux d’Église et théologiques n’en sont pas pleinement guéris, même si ils se disent « disciples du Christ ». Il n’est pas facile d’être disciple du Christ (il nous précède toujours) et l’éducation au respect des femmes ne devrait pas être négligée, tout comme l’appui aux causes visant à dénoncer les violences dont sont victimes des femmes.

    • Mais absolument, Mireille. Dans la Bible comme dans l’histoire de l’Église, passée ou récente, on peut repérer des moments et même des structures que l’on qualifierait aujourd’hui de misogyne. Il ne s’agit pas de réécrire le passé et de juger les gens d’autrefois selon nos critères d’aujourd’hui, mais de prendre acte de ce que l’on juge comme non conforme à une suite du Christ authentique. Le livre de Bianchi est très libérateur à ce sujet, car d’une part il ne dénie pas les abus passés et récents, et d’autre part il montre que ces abus ne sauraient se réclamer de la « sanction christique’, si l’on peut dire, car Jésus avait une attitude remarquablement ouverte et libre envers les femmes – surtout si l’on considère les cultures, greco-romaines et juives, de son époque. Bref, tout à fait d’accord avec toi.

  4. Je me permets d’ajouter qu’il est selon moi parfois dangereux, parfois lâche de « consacrer des structures assurant la domination des hommes sur les femmes ». C’est offrir des modèles faussés, qui perpétuent l’oppression des femmes, en plus d’entraver leur libération et leur légitime émancipation visant leur pleine réalisation.

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