Jésus avant les évangiles

Qu’est-ce Jésus a véritablement dit, fait, enseigné ? Cette question, au cœur des recherches de ce que le monde universitaire a appelé le « Jésus historique », n’habite pas seulement l’esprit sceptique des non-croyants : c’est une interrogation décapante, mais nécessaire, pour tout croyant qui brûle de progresser dans sa quête de vérité, de cheminer vers une foi toujours plus mature et clairvoyante.

Je me souviens, avec des frissons dans le dos, qu’un de mes professeurs de théologie, en réponse au commentaire d’une étudiante à propos de la portée avant tout symbolique des quarante jours de Jésus au désert, avait rugi en ce termes : « Mais non, ce n’est pas symbolique, Jésus a vraiment passé quarante jours au désert. Si on commence à interpréter tel ou tel passage dans le sens d’une construction symbolique, bien vite, tout fout le camp ! »

Ouf. Ce professeur voulait bien qu’il y ait un peu de littérature dans l’Apocalypse, ou à la limite dans la Genèse, mais dans les Évangiles, pas question d’y penser ! Cette rigidité entraîne à faire des acrobaties mentales d’un grotesque consommé. Par exemple, comment saint Jean a-t-il su ce qui s’est dit entre Pilate et Jésus lors du « procès » à huit clos de ce dernier ? « Eh bien… eh bien… La réponse de Jésus était tellement singulière que Pilate s’en est souvenu mot pour mot, et il en a parlé par la suite, peut-être à Jean lui-même, car Pilate s’est converti avec le temps… » Bien sûr ! Ou alors, une réponse encore plus commune, mais finalement blasphématoire envers un Dieu qui s’est fait chair : « L’Esprit Saint le lui a dicté… »

Comme souvent, il s’agit d’éviter deux écueils : tout nier ou tout gober. Plus encore : ce n’est pas parce qu’un passage n’est pas historique, qu’il est issu d’un amalgame, d’un souvenir déformé, voire d’une pure construction de la part des auteurs des évangiles, que le passage en question ne possède pas une grande valeur pour la foi. Car les manières qu’ont eues les premières communautés chrétiennes de s’approprier « l’événement-Christ » sont constitutives de la foi – qu’on le veuille ou non. D’ailleurs, concevoir l’action de l’Esprit Saint comme un accompagnement de ce travail perpétuel d’appropriation et d’interprétation, c’est respecter davantage le Dieu chrétien que de l’imaginer comme une dictée magique bafouant les limites de la mémoire humaine.

La mémoire humaine. C’est en l’étude de celle-ci que réside la grande originalité de l’ouvrage Jésus avant les évangiles (sous-titre : Comment les premiers chrétiens se sont rappelé, ont transformé et inventé leurs histoires du Sauveur), de Bart D. Ehrman (Novalis [HarperCollins, 2016 pour l’édition originale]). L’auteur, exégète, répond patiemment aux arguments de ceux qui croient vraiment que Jésus a tout dit ce qu’on lui fait dire, et tout fait ce qu’on lui fait faire dans les évangiles. Il le fait en mettant en lumière les mécanismes du « travail de mémoire » que les chrétiens ont fait entre la mort de Jésus et les 40 à 65 ans qui la séparent de la rédaction des évangiles.

Pour ce faire, il doit déboulonner des mythes tenaces, en s’appuyant sur des recherches scientifiques qui font désormais consensus, bien au-delà des études bibliques. Les cultures orales sont-elles vraiment meilleures que les cultures écrites pour mémoriser ? Jésus ayant été considéré comme un rabbin, ses disciples ont-ils pu réellement retenir mot à mot ses enseignements ? D’ailleurs, un témoin oculaire est-il généralement fiable ? Erhman apporte des réponses convaincantes à ces interrogations.

Je ne le cacherai pas : même si l’auteur met parfois des gants blancs afin de ne pas ébranler inutilement les croyants dont la foi est liée à la lettre même des écrits bibliques, son propos peut en décoiffer plus d’un. Toutefois, il est important de le noter : il n’est pas polémique pour autant, et si l’on est prêt à vivre quelques déplacements, on n’en sort pas avec l’impression que « plus rien ne tient ».

Bref, un ouvrage passionnant, qui se lit comme un roman, et qui possède des vertus « purgatives » indéniables – et bienvenues.

Image: scott feldstein, Jesus (2007)

5 Comments

  1. Merci Jonathan,

    Tu me donnes le goût de lire ce livre.

    Comme tu es jeune, c’est plus facile pour vous d’écouter ces nouvelles données.

    Pour les,personnes qui ont été élevées dans le mot à mot, j’ai réalise que c’était plus difficile d’avoir une certaine compréhension, seule l’expérience d’une rencontre personnelle avec Jésus passait le test.

    Espérons qu’avec ces nouveaux développements, notre Église sera composée de disciples du Christ qui oseront vivre l’évangile et en seront les témoins. J’ai la foi, l’espérance que ça se produira mais comme la chanson de R Lévesque, je ne serai plus là physiquement mais je continuerai de là-haut à être présente, différemment, je ne serai pas seule.

    Bonne journée! Bon printemps qui tarde à se laisse gôuter plus de 3 jours….

  2. Merci Jonathan pour ce texte. Oui, ça donne vraiment envie de lire cet ouvrage. Je suis tellement étonné de lire l’anecdote du professeur de théologie: ça me ramène aux débats qu’on avait au début de ma carrière, au milieu des années 1960! Je croyais naïvement que c’était définitivement derrière nous…

    Paul-André Giguère

  3. Merci. Je vais y aller voir… Incontournable ces déplacements et bousculades pour une foi vivante et incarnée. Sinon la vie elle-même et notre entourage se chargent de nous questionner. Avec  »Jésus avant le christianisme » d’Albert Nolan et quelques autres, ce nouveau regard est bienvenu,

  4. La pensée rationnelle en matière de foi fait bon marché de Dieu alors qu’elle Le ravale à notre échelle, à nos limites et Le réduits à nos questionnements, c’est à dire à nos incrédulités. Si le doute est à la base de la pensée scientifique, en alimente la pensée discursive et propulse la recherche, inversement il mine la foi. Certes, il ne s’agit pas ici d’un refus de penser mais une épistémologie de la foi ne me semble possible que dans l’humilité de celui qui entend plutôt que dans la l’orgueil de celui qui prétend. J’en veux pour exemple Saint-Paul.

    Il n’a pas connu le Christ, n’a pas suivit sa prédication, en fut son pire ennemis jusqu’à sa conversion sur le chemin de Damas. Avant ce jour, sa critique précédait la connaissance et invalidait sa pertinence dirons-nous. Mais sur la route il rencontre Celui qui l’appel et dès lors il se fait porteur de messages. La conversion institue une intimité avec Dieu et son Christ qui instille un enseignement qui transcende l’exercice commun de l’apprentissage. Les impossibilités relevées par le pédagogue routiniers s’inscrit au registre des trivialités, troublantes bien entendu, pour le converti. Les paroles lui sont soufflées, les conclusions suggérées, l’Esprit est en marche à ses côté selon un plan qui lui échappe et le bouleverse bien souvent. N’ayez pas peur, répétait le Christ. Cette phrase pourrait être répétée à tous ces exégètes qui semblent craindre le ridicule des incohérences apparentes.

    À deux mille ans de distance les pharisiens ne crient plus « Crucifie-le »!, ce sont ces exégètes, des demi-croyants qui sourient et se contentent de rayer des passages, Ses passages parmi nous, comme on gomme un mauvais dessin. Même prétention, même orgueil, même violence. Les textes sont solidaires et ne peuvent faire l’objet de découpages sous prétexte du regard de quelques uns qui se croient arrivés à la connaissance de Dieu. Consomme t-on l’Eucharistie à la fourchette et au couteau?

    L’intégrité dans la foi est un défi quotidien.

    • Bonjour monsieur Lalonde!

      La « quête » du Jésus historique ainsi que le travail réflexif sur la composition et l’écriture des Évangiles ne me semblent pas opposé à la foi, bien au contraire! En comprenant mieux dans quel contexte sont nés ces oeuvres et qu’elles nous sont parvenues, nous sommes plus à même d’en apprécier le caractère universel et intemporel tout en ouvrant notre esprit à toute leur richesse et leur symbolisme. Elles sont la meilleure trace que nous avons de cet événement extraordinaire qui est survenu il y a deux millénaires, il me semble à la fois utile et pertinent d’essayer de les appréhender de plusieurs façons à la fois, que ce soit par la lecture, la méditation, l’analyse littéraire, archéologique, etc.

      Au plaisir de vous lire à nouveau!

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