J, de Howard Jacobson

 

Dystopie : « récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur » (Wikipédia). En d’autres termes : contre-utopie. On connaît les classiques du genre : Le Meilleur des Mondes (Huxley), Farhenheit 451 (Bernard Wolfe), La planète des singes (Ayn Rand)… Si ces œuvres ont connu un succès tant critique que populaire, c’est qu’elles dépeignent ce à quoi notre société pourrait bien ressembler si certaines de ses tendances triomphaient.

Le roman J, de Howard Jacobson, fait partie de cette catégorie d’œuvres. On y suit un homme qui  détonne de ses semblables parce qu’il n’arrive pas à cadrer dans l’harmonie factice  d’un monde s’étant organisé pour que CE-QUI-S’EST-PRODUIT, SI ÇA-S’EST-PRODUIT, ne se reproduise plus (ou ne puisse pas se produire, selon si la catastrophe s’est produite ou non). Il se sent poursuivi par une fatalité, mais il n’arrive pas à mettre le doigt sur le visage de son adversaire.

Quel air respire-t-on dans cet univers ? Un air dans lequel est nié le tragique de l’existence (seules des ballades sentimentales passent à la radio), où la responsabilité personnelle n’existe plus (personne n’est coupable, car tout le monde participe à une vague culpabilité qui fait en sorte que tout le monde s’excuse constamment sans savoir pourquoi), où chacun est déraciné (on choisit son nom au lieu d’en hériter, il est mal perçu d’accumuler des souvenirs), où le conformisme absolu règne.

Le plus beau : les gens ne reconduisent pas ces « valeurs » sous la contrainte : la très grande majorité est convaincue, après CE-QUI-S’EST-PRODUIT, SI-ÇA-S’EST-PRODUIT, que le monde ne peut plus être autrement, sous peine de conflagration apocalyptique. Puisque la planète entière a glissé imperceptiblement dans un vaste mouvement de lynchage envers un groupe ethnique (ou religieux…), aussi bien prendre les moyens pour que ça ne se reproduise plus. Et pour ce faire,  on doit en finir avec les revendications identitaires, on doit cesser de considérer l’autre en tant qu’autre, et soi en tant que différent des autres. Restons dans notre village, dans une doucereuse consanguinité culturelle.

Ben oui, pourquoi ne pas y avoir pensé avant ? S’il n’y a avait plus de catholiques et de musulmans, mais seulement des croyants; s’il n’y avait plus d’Israéliens et de Palestiniens, mais seulement des habitants de Jérusalem, ne nous retrouverait-on pas tous frères et sœurs, sans prétexte, tout à coup, pour nous entretuer ? Sauf qu’après quelques décennies de ce régime factice, la violence domestique grimpe, les gens deviennent violents ou apathiques. Des relents de volonté de puissance resurgissent chez ceux qui croient qu’un « crépuscule des dieux » bien wagnériens a eu lieu :

« — Ils font de nous un duo de comiques alors que nos vies sont par essence tragiques, et pour cela c’est nous qui devons nous excuser ! Je ne trouve pas ça drôle du tout.

— Dans ce cas, ça suffit. Nous sommes des dieux, pas des clowns, et les dieux ne s’excusent pas de leurs crimes, parce que les agissements d’un dieu ne peuvent être qualifiés de crimes. Nicht wahr? »

Bref, avant que la soupape explose en raison de tous les moyens qu’on a pris pour nier que l’existence ici-bas se déroule justement sous une soupape évacuant la pression des inévitables désaccords et différences, il faut réagir. Mais comment réintroduire de l’altérité ou, plus encore, le goût de soi-même et de l’autre ?

« Ce que nous avons perdu, leur dira-t-elle, c’est l’expérience d’un profond antagonisme. Pas un antagonisme ordinaire, à prendre ou à laisser, de famille ou de voisinage – mais quelque chose qui soit à la fois moins accidentel et arbitraire que cela. Un antagonisme culturel, bien tourné, ingéré depuis longtemps, dans lequel tout, de ce que nous adorons à ce que nous mangeons, est noté et expliqué. Nous sommes qui nous sommes parce que nous ne sommes pas eux. »

Voilà qui est dit. Une phrase terrible, qui peut mener, on le sait, aux pires génocides. Mais une phrase qui contient une part de vérité tout de même, et qui ressemble à du Lévinas. Nous ne sommes pas faits pour nous confondre dans l’indifférenciation, comme si l’existence était une immense rave. Il y a une juste affirmation de soi qui favorise l’affirmation du prochain en tant que prochain.

Quel rapport avec notre propre situation ? Certes, notre société individualiste ne risque pas, du jour au lendemain, de basculer dans l’univers monochrome de Jacobson. Les réactions contre la globalisation et l’impérialisme culturelles se sont déjà révélées viscérales. Nous sommes victimes de bien des formes de conformisme, mais sa mouture totalitaire ne nous menace guère – désolé pour les pessimistes et les oiseaux de malheur.

Tout de même, la gestion des identités culturelles, c’est d’actualité. Notamment en lien avec les politiques d’immigration et les diverses modèles de multiculturalisme. Je suis d’accord pour contrer l’affirmation nationale hypertrophiée du FN, par exemple. Mais les discours bien-pensants sur l’ouverture et l’hospitalité absolues, tout comme les moutures les plus informes de l’humanisme athée, me dérangent également. Parce qu’ils ne sont pas réalistes : chaque société, comme chaque individu, a un capital d’hospitalité; lorsqu’il est épuisé, deux réactions adviennent : le nationalisme radical et le néo-tribalisme.

Le problème de la gestion identitaire se pose aussi à l’Église. Doit-elle jouer le jeu du marché des religions, en développant un « branding » fort, nettement défini (tendance de l’extrême-droite) ? Ou alors doit-elle se faire tellement inclusive qu’elle en perd son âme (tendance de l’extrême-gauche) ? Ni l’un ni l’autre, évidemment.

Pour en revenir à : il faut noter que la religion s’est dénaturée dans le monde conformiste décrit par Jacobson. Elle est réduite à proposer des rites consolants qui adoucissent les aspérités des relations entre les gens. Pour paraphraser l’Évangile, on pourrait dire que le sel a perdu de sa saveur, et que rien ne pourra plus lui en redonner. Quand il n’y a plus de haut ni de bas, ni de droite ni de gauche, la forme de la Croix n’a plus de sens.

Car une vraie horizontalité, c’est-à-dire un espace où les gens de même dignité se reconnaissent à la fois frères et sœurs d’une part, et chacun unique d’autre part, est nécessaire pour fonder une véritable verticalité :

« Le visage de mon prochain est une altérité qui ouvre l’au-delà. Le Dieu du ciel est accessible sans rien perdre de sa transcendance, mais sans nier la liberté du croyant. » (Lévinas, Difficile liberté)

Photo: esc.ape(d), LOMO-like Walls, 2007

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