Itinéraire pour un coeur amoureux

Faible proportion des couples qui se marient; taux élevé de divorces; modèles conjugaux dits « alternatifs » (voire « créatifs »), etc. Nous vivons à une époque bien dure pour qui se donne le mandat de cartographier le « cœur amoureux ».

C’est donc avec crainte et tremblement que j’ai ouvert Itinéraire pour un cœur amoureux, de Fabrice Sabolo (Cerf, 2017). Le « pour » dans le titre indiquait clairement que l’auteur  aurait quelque prétention d’esquisser un chemin pour réussir à bien aimer – ce qui est pour le moins audacieux en ces temps troublés.

J’avais d’abord peur qu’on y propose une recette toute-faite, applicable pour tous et toutes. J’aurais alors refermé bien vite le bouquin. Un écueil moins terrible, mais tout de même navrant, aurait été de catégoriser les modes de vie conjugale, ou plus téméraire encore : les hiérarchiser.

Sabolo nous propose bien autre chose : un parcours menant du stade esthétique de l’amour à son stade philia, c’est-à-dire « d’amour-amitié ». Autrement dit : des diverses formes de l’amour-passion à son épanouissement dans un amour de réciprocité généreuse.

Formé à l’école des Grecs, l’auteur appuie essentiellement sa démonstration sur les conceptions platonicienne puis aristotélicienne de l’amour. Il est particulièrement habile pour décortiquer l’amour idéal décrit par Platon dans Le Banquet, en faisant un parallèle éclairant entre ce type d’attachement et celui qui lie l’artiste à son œuvre, ou au modèle qui la lui inspire.

Le critère par excellence retenu par Sabolo est le suivant : jusqu’à quel point l’amour a-t-il pour objet la personne réelle ? Car typiquement, l’amour-passion procède à divers degrés d’un certain narcissisme qui fait que l’amour de l’autre est en fait un subtil amour de soi : on aime l’autre parce que l’on se découvre aimé et aimant; ou alors on aime la « figure » de l’autre, la splendeur de sa forme qui embrase notre imagination et dans laquelle on se complait. Dans ces cas, ce n’est pas tant l’autre personne que l’on aime, mais l’amour lui-même, ou alors l’idéal qu’incarne la personne, ou encore telle ou telle de ses qualités. Et en tout cela, on reste « en soi » dans l’amour, on demeure dans le confort de notre esprit. Or l’amour qui fonde une relation solide exige un renoncement à toute délimitation de l’autre à des catégories idéales ou à des ressentis particuliers. Bref, il faut sortir de soi pour aimer vraiment.

Dans les mots de l’auteur :

L’autre trait marquant de l’amour-philia, par lequel il diffère de l’amour-éros, et qui lui permet de traverser le temps, est sa capacité à concilier l’absolu de la personne aimée et le devenir à travers lequel le lien se réalise. Si l’une des faiblesses de tout amour en quête d’idéal est son incapacité à accepter les limites de l’autre et à affronter le temps qui en révèle l’existence, l’amour d’amitié, lui, concilie l’exigence d’un amour qui cherche à aimer l’autre dans tout ce qu’il est, tout en acceptant de le vivre à travers un devenir qui doit composer avec la fragilité de chacun. Si l’amour-idéal se heurte à ce qui peut ternir l’image idéalisée de l’être aimé, au nom de la loi du « tout ou rien », l’amour d’amitié, quant à lui, peut à la fois assumer une grande exigence d’amour, à travers une intention de vie très déterminée, tout en considérant de façon très réaliste le conditionnement propre à chacun des conjoints, y compris dans ce qu’il peut avoir de plus fragile.

Mais qu’est-ce qui lui permet de concilier ainsi deux éléments apparemment si contradictoires ? La découverte de la personne aimée comme un bien réel, capable d’ordonner et de finaliser, jusqu’à un certain point, notre vie. L’amour est, on l’a vu,  la réponse à la découverte de la personne de l’autre qui nous attire et nous invite à la choisir.

J’ai trouvé, parfois, que Sabolo faisait un saut un peu rapide entre les types qu’il décrit, et que sa conception de l’amour-amitié était décrite en termes souvent secs et abstraits. Il insiste pour dire que l’amour-amitié intègre les forces vives de l’amour-éros, mais on n’y croit pas toujours.

Cependant, dans l’ensemble, une lecture attentive de l’ouvrage s’avère décapante pour la conscience de chacun, grâce à son habileté à dénicher les traces de narcissisme dans des sentiments par ailleurs tout à fait raffinés. Et souligner que la personne à qui l’on se donne doit avoir sur nous un certain pouvoir « d’ordonnancement » en vue d’une fin non seulement désirable, mais que l’on choisit comme méritant d’être poursuivie plus que tout autre, n’est pas sans mérite.

Image: Samuel Ryo, Amour sincère (2006)

2 Comments

  1. Quelqu’un a dit  » Un ami c’est quelqu’un qui te connait parfaitement et qui t’aime qu’en même ». L’amour-éros s’il ne se développe pas en amitié sincère est voué à l’échec, ou conduit à la monotonie. Être en couple avec une personne dont le respect est réciproque est ,d’après moi la base d’un mariage heureux et durable.

  2. Un fois fait, mais le nombre varie selon les individus, le tour de l’étroitesse de notre nombril et de celui des autres, on se tourne d’où vient le souffle du vent mais contrairement à la girouette alors le cerf-volant s’élève parfois jusqu’à l’envol et le fil qui le retient n’est pas celui du fil à la patte mais de la confiance en la personne qui nous oblige à nous maintenir à la hauteur de l’amour malgré les petits et grands vertiges de nos peurs de toutes sortes.

    Beaucoup de gens choisissent de vivre et d’aimer en rase-motte et nombreux parviennent même à s’accommoder d’un fac-similé de bonheur en succédané de l’amour.

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