Le héros aux mille et un visages

La fin de semaine dernière, j’ai décidé d’emprunter à ma bibliothèque locale l’une des plus récentes bandes dessinées de Spirou et Fantasio. C’est toujours avec bonheur que je me replonge dans les aventures du petit groom du Moustic Hotel, devenu reporter international, qui bercent mon imaginaire depuis ma jeunesse.

Bien qu’il soit volontiers classé aux côtés des classiques de la bande dessinée franco-belge que sont Tintin et Astérix, Spirou se distingue notamment par l’identité de son propriétaire. En effet, il est l’un des rares héros du genre qui n’appartient pas à un auteur, mais plutôt à un éditeur, les éditions Dupuis, qui en a fait la tête d’affiche de son magazine hebdomadaire éponyme.

Cette caractéristique, loin d’être triviale, a donné l’une des principales forces au personnage : celle de pouvoir s’incarner pleinement dans son époque. Contrairement à Tintin qui reste cantonné aux conjonctures internationales du milieu du 20e siècle et à Astérix qui évolue dans une Antiquité romaine alternative, Spirou vit des aventures bien ancrées dans le contexte de ses différents auteurs, ce qui donne une profondeur insoupçonnée au personnage.

En effet, le jeune groom a bien changé depuis sa naissance en 1938 sous le crayon de Rob-Vel. Vivant alors des aventures aussi rocambolesques (et dénuées de profondeur narrative) que celles de Tintin au pays des Soviets, Spirou prend une réelle stature internationale sous la gouverne de Franquin qui conçoit alors plusieurs éléments devenus classiques dans la série : le village de Champignac, le Marsupilami, Zorglub, et bien d’autres.

Fournier, le successeur de Franquin, apportera une importante touche de poésie au personnage qui sera alors imprégné du contexte des années 1970 : vêtu d’un pantalon aux pattes d’éléphant, Spirou fait notamment face à une complexe intrigue écologique ayant pour décor les landes mystérieuses de Bretagne et une centrale nucléaire très controversée.

Puis, sous le crayon de Tome et Janry, les thèmes abordés dans ses aventures font directement écho au désenchantement des années 1980 et 1990 : armes biologiques, robotisation, crime organisé, racisme et clonage sont au rendez-vous ! Au début des années 2000, le décloisonnement de la série avec l’apparition d’une collection alternative (Le Spirou de…) composée d’albums one shot tous pilotés par des auteurs et dessinateurs différents a littéralement consacré cette « inculturation » comme trait caractéristique de Spirou.

Ce qui est le plus surprenant, c’est qu’à travers cette myriade d’interprétations de ce personnage, on retrouve néanmoins une grande cohérence à cette œuvre qui est maintenant le fruit d’un important travail collectif. C’est que l’essence même de Spirou, les valeurs qu’il incarne, n’ont pas ou peu changé depuis sa création au seuil de la Deuxième Guerre mondiale dans la très catholique Belgique.

En effet, en lançant son périodique Le journal de Spirou, Jean Dupuis cherchait alors à faire face à l’invasion de la bande dessinée américaine adressée à la jeunesse qu’il jugeait alors comme étant non représentatives de la morale et des valeurs catholiques. Le personnage de Spirou, porte-étendard du journal, se devait donc de promouvoir celles-ci et prit rapidement les traits d’un véritable scout : poli, serviable, loyal et doté d’un important sens de la communauté, le caractère du jeune groom était tempéré par une espièglerie et une naïveté qui charma rapidement la jeunesse belge, puis francophone d’Europe et de partout dans le monde.

Avec le temps, le personnage, confronté de plus en plus à des situations de grande envergure et moralement complexes, gagna en maturité sans perdre ce fond primordial. Toujours prêt à faire face à tous les dangers pour aider ceux qui en ont besoin, pour redresser les injustices ou pour défendre les intérêts des opprimés, Spirou est un personnage à la stature héroïque qui nous appelle à tendre vers les idéaux qu’il représente.

Bien sûr, par son approche teintée d’humour et bourrée d’action incessante, cette série de bandes dessinées a pour principal objectif le divertissement. Néanmoins, lorsqu’on lit l’œuvre en entier, il s’en dégage un profond sentiment d’harmonie, de paix, d’ouverture sur le monde et de fraternité à l’échelle humaine. Comme si, à travers le prisme des expériences vécues par ce héros, il nous était donné d’entrapercevoir un court instant la profondeur de l’âme humaine et l’espérance d’un monde meilleur dont l’avènement est toujours plus proche.

Pas surprenant alors que Spirou reste aussi populaire presque 80 ans après sa naissance !

Image : Limousin 33, Achat d’hier (2015).

1 Comment

Laisser un commentaire