Guy Paiement: prophète du pays réel

Il a de ces livres face auxquels on ne peut s’empêcher de penser, avant même d’avoir ouvert la page couverture : « Vraiment, il est juste et bon qu’un tel ouvrage ait vu le jour ». Guy Paiement : prophète du pays réel (Novalis 2015) fait indéniablement partie de cette catégorie; en effet, il aurait été injuste que l’apport d’un intellectuel québécois du calibre du défunt jésuite n’ait pas été au centre d’une publication substantielle, et cela alors que son souvenir est encore frais à la mémoire de ceux et celles qui ont bénéficié de sa présence et de son action.

Alors, que cache ce titre aux accents mironiens? Piloté par le Centre Justice et Foi, et tout particulièrement par sa directrice Élisabeth Garant, le projet se voulait à la fois recueil des textes marquants de Guy Paiement et hommage effectué par diverses personnes l’ayant fréquenté. Mission accomplie? Dans une très large mesure, oui. La sélection et la présentation des textes furent l’objet d’un travail impeccable. L’ouvrage sépare les écrits plus politiques des articles davantage centrés sur les réalités d’Église, mais en ayant conscience que cette distinction est un peu arbitraire et sert avant tout à des fins pratiques. Effectivement, pour l’animateur social et militant qu’était Guy Paiement, les problématiques culturelles, politiques, religieuses, spirituelles se recoupaient constamment, de sorte qu’il n’a eu de cesse de faire des aller-retours tant du terrain à la théorie que de l’ecclésial au social. C’est pourquoi Guy Paiement n’est pas une figure concernant les seuls chrétiens : quiconque s’intéresse aux questions sociales ayant agité le Québec des dernières décennies trouve son compte à prendre connaissance des analyses truffées de métaphores vives de Paiement.

Quant aux textes rendant hommage au jésuite, on peut louer le fait que des gens de divers horizons aient été invités à prendre la plume – Paiement aurait certes apprécié que son œuvre ne soit pas l’affaire des seuls intellectuels. Tout de même, certains textes m’ont laissé sur ma faim, tous n’ont pas l’équilibre de perspective qu’avaient les articles de Paiement.

Pour retrouver cet équilibre, on gagne à lire et relire la profonde conclusion de l’ouvrage, signé Marco Veilleux, qui a bien connu le Paiement des dernières années. En associant l’héritage du jésuite à la figure du réalisateur Pier Paolo Pasolini, Veilleux met en lumière, en autres, le fait que Paiement, passionné de justice et toujours prêt à dénoncer les inégalités, ne ruait toutefois pas dans les brancards comme il arrive parfois aux militants d’une certaine gauche. La justice, oui; mais la justice concrète, sur le terrain, pas celle imposée par des idéologies :

« Mais cette lutte politique pour la justice sociale et la dignité des laissés-pour-compte, Guy ne la vivait pas en brandissant une orthodoxie contre une autre. Il ne la réduisait pas à un combat manichéen entre un « bien » et un « mal » définis de façon théorique et absolue. Il était plutôt l’homme de « la pratique », c’est-à-dire de la complexité du « terrain », de l’action au cœur « du champ des possibles » et des solidarités concrètes. »

Ce n’est pas banal. Dans un des derniers numéros de Liberté, je lisais que le combat contre le néolibéralisme et le pouvoir en place justifiait une « mauvaise foi permanente ». Paiement ne se serait pas reconnu dans une telle expression. Ni dans les nuages d’une pensée utopiste… même s’il affectionnait l’expression « utopie communautaire ». Veilleux montre bien qu’il ne s’agit pas là d’un déni de réalité, d’un rêve totalitaire comme le sont devenues tant d’utopies au cours des deux derniers siècles – des tentatives de trouver la transcendance dans un projet strictement horizontal, à mon avis. Non, si Paiement revendiquait l’utopie, c’est en raison de sa force motrice : pour dépasser le statu quo, pour trouver l’énergie de lutter contre ce qui détruit les communautés au lieu d’en favoriser l’épanouissement, il faut bien croire que l’humanité est tout à fait capable de faire des pas décisifs en ce sens. En fait, il ne s’agit pas tant d’utopie que d’une « espérance têtue », au sens tout à fait chrétien du terme.

Photo: Pascale Simard (Carnets Relations (2001))

1 Comment

  1. Comme d’habitude c’est très bien écrit. J’avais entendu parler de ce Jésuite et tu me donne le goût d’en s’avoir d’avantage.

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