La force désarmée de la paix

En début d’année, il est de bon ton d’offrir des vœux à ceux et celles que nous côtoyons. Si les souhaits de santé et de prospérité sont souvent énoncés les premiers, celui de la paix n’est jamais bien loin. La plupart du temps, ce vœu fait référence à l’équilibre intérieur ou à la paix d’esprit. Mais ce souhait prend une tournure plus tragique lorsqu’il signifie ne plus vivre dans un pays en guerre. Dans son récent ouvrage La force désarmée de la paix (Cerf, 2018), Andrea Riccardi souhaite aux Occidentaux de redécouvrir la paix qu’ils prennent trop souvent pour acquis.

L’un des grands intérêts de ce petit essai tient à son auteur qui est le fondateur de la Communauté de Sant’Egidio. Cette association de fidèles catholiques cherche, par la prière et le dialogue, à combattre la pauvreté et à promouvoir la paix dans le monde. Plus concrètement, elle s’est illustrée dans la lutte pour l’abolition de la peine de mort, par l’organisation de rencontres interreligieuses et par la médiation politique lors de conflits tels ceux en Algérie et au Kosovo.

L’auteur pose d’abord un constat un peu désolant : alors que les pays occidentaux vivent une période de paix sans précédent dans leur histoire, ils cultivent un rapport à la guerre ambigüe, favorisant celle-ci lorsqu’elle concorde avec leurs intérêts et qu’elle se trouve éloignée de leurs frontières. Or, depuis l’effondrement de l’URSS et la fin de l’hégémonie américaine, la mondialisation a rapproché la guerre de l’Occident et nous ne connaissons plus le langage de la paix.

Si l’auteur peut sembler un peu cynique et dur dans son analyse du monde et des militants actuels pour la paix, son propos révèle toute l’expérience acquise au sein de la Communauté de Sant’Egidio. Ses réflexions sur la cohabitation, illustrée par ses expériences au Rwanda, ou encore celles sur la construction de la paix, émaillée de témoignages issus de la récente guerre de Syrie – tragiquement oubliée déjà en Occident –, font de cet essai un trésor pour quiconque cherche à mieux comprendre les forces qui dominent le monde d’aujourd’hui.

L’auteur dénonce avec raison la géopolitique des émotions qui permet à des États ou des groupes de pression – armés ou non – de jouer avec les opinions publiques. Alors que la paix a su par le passé mobiliser les masses, c’est maintenant la peur qui prolifère, alimentée par les « démocratures », ces régimes dictatoriaux qui se parent des atours de la démocratie pour renforcer et justifier leur pouvoir.

Alors, la paix est-elle encore possible? Malgré les constats désolants qu’il pose, l’auteur nous encourage à nous engager dans cette voie et détaille bien – pour illustrer une façon pacifique de résoudre les conflits – le processus de médiation qui a mené à la signature d’un accord de paix au Mozambique en 1992. La lecture de La force désarmée de la paix ne nous laisse donc pas avec un sentiment d’impuissance, mais elle nous encourage plutôt à ne pas baisser les bras et à continuer de travailler d’arrache-pied pour l’avènement d’un monde réellement en paix.

Image : Please…. use your brain…, Eric Baygon (2016)

2 Comments

  1. Merci pour cette brillante analyse!! MargueriteRaymond
    Excellente journée pour vous et vos collègues!

  2. Dans ce long soliloque qu’est le livre « Pape François, rencontres avec Dominique Wolton », le Saint Père déclare que l’échec de la mondialisation est celui de la fraternité. Ce simple constat résume toutes les guerres, quelles soient à l’échelle de l’individu ou des nations, c’est à dire toujours à la mesure de l’Homme. Le simple refus de partager un regard, un geste, une pièce ou mieux une parole c’est faire la guerre à son prochain alors qu’on s’évertue à creuser des tranchées, à s’y enfoncer par défense, enterrés comme des rats dans l’indifférence, enferrés de barbelés comme des soldats. La guerre, la vrai, commence au fond du cœur, s’étend au frère puis à l’ami, se justifie au coin des rues et trouve sa voie dans l’exclusion, s’organise en violence et se répand jusqu’aux frontières où l’on cherche à élever ou abattre des murs. Et puis tout s’enflamme…

    La guerre est insidieuse car elle coule dans les veines de l’homme. Qu’il s’agisse du goût de paraître ou d’une place à prendre, on s’entredéchire des oripeaux en-deça de toute dignité humaine. Cette semaine je voyais la pièce « Mauvais goût », une œuvre troublante et drôle qui montre la dérive des rapports humains lorsque dépourvus de cadres moraux. Comme en réponse à cette pièce, je lisais toujours dans le même livre François qui disait ceci citant Paul VI: « L’édifice de la civilisation moderne doit se construire sur des principes spirituels, les seuls capables non seulement de le soutenir, mais aussi de l’éclairer. » (p.65)

    En cela la guerre interpelle l’intégrité, celle du croyant, cet homme ou cette femme qui reste debout face au courant du siècle au prix de sa propre place, celle-là même que la guerre lui définit. François dit: « Que je sois prêtre, évêque, laïc ou catholique, si je suis mondain, les gens vont s’éloigner de moi… Le peuple de Dieu a du flair! » Cette guerre larvée qui ronge l’Homme et la société oblige au choix. À quel peuple souhaitons-nous appartenir?

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