Il nous faudrait des mots nouveaux

Lorsque mon petit Henri est né, il y a presque trois mois, j’ai été frappé par un mal mystérieux. Un mal que j’avais déjà ressenti, il y a longtemps, quand s’approchaient, à portée de main, des oiseaux. Comme une paralysie de la gorge, qui va et qui vient. Dans le tourbillon d’émotions positives qui m’assaillaient lors de la naissance de mon fils, je n’ai pas eu le temps de m’en inquiéter vraiment, mais quand même assez pour me demander, distraitement: « Mais qu’est-ce qui m’arrive là ? »

Je n’avais pas de mots justes pour exprimer ce qui me prenait à la gorge. Ce problème est désormais réglé, depuis la parution de l’ouvrage Il nous faudrait des mots nouveaux, de Laurent Nunez (Cerf, 2018), en lice pour le Prix Femina. L’auteur, passionné de littérature, a prospecté diverses langues étrangères à la recherche de mots qui n’existent pas en français, mais qui pointent vers une réalité pourtant essentielle pour quiconque désire mieux sonder l’âme humaine.

En effet, puisque le langage n’est pas seulement un outil, mais la matrice même dans laquelle se forme la pensée, tout nouvel apport lexical permet d’espérer un regard neuf sur nous-mêmes et sur ce qui nous entoure.

C’est ainsi que j’ai appris qu’un mot philippin existait pour désigner mon mal : gigil (prononcez gui-guil). Gigil  cherche à dire la sorte d’agression paradoxale que l’on ressent devant ce qui est « trop mignon ». Une espèce de trop-plein nerveux qui fait en sorte que l’on a volontiers envie de dévorer, comme un ogre, tel nouveau-né, ou du moins de lui croquer ses petites jambes dodues;  ou encore de serrer contre soi, jusqu’à l’étouffer sans le vouloir, tel chaton vraiment trop cute. Dans mon cas, devant Henri vagissant, je somatisais mon gigil dans la gorge. Assez logique, quand on y pense, considérant mon envie folle de faire l’ogre.

[Sa mère a émis l’hypothèse que les guili-guili que l’on fait spontanément aux bébés proviennent peut-être de ce mot, gigil. Le voyage étymologique, des Philippines au Canada, me paraît hardi, mais il faut admettre que nos guili-guili sont bel et bien l’expression verbale la plus commune de notre gigil.]

C’est là ma trouvaille la plus précieuse, dans Il nous faudrait des mots nouveaux, car directement liée à une expérience personnelle récente; mais cet exemple est loin d’épuiser tout le potentiel de sens que recèle cet essai, superbement rédigé.

Du triste mamihlapinatapai yaghan qui dit l’hésitation réciproque  faisant en sorte que deux personnes manquent l’occasion d’entrer en contact; jusqu’au iktsuarpok inuktitut qui évoque « l’excitation qui nous pousse à sortir sur le pas de la porte, pour vérifier si quelqu’un arrive »; en passant par le kintsugi japonais qui exprime la fierté d’assumer ses fêlures, la lecture de Nunez nous pousse à une subtile gymnastique mentale qui enrichit notre intelligence et notre vie intérieure.

Pour ma part, par-delà mon cher gigil, j’ai un faible pour le sonder inventé par John Koenig en 2005. C’est qu’il m’a souvent frappé en plein cœur, m’étourdissant, surtout à l’adolescence. Sonder, c’est le vertige qui nous saisit lorsqu’on prend conscience de toute la vie, de tous les drames,  de toutes les pensées, de tous les désirs qui fusent de toutes les existences qui nous entourent, et auxquelles nous sommes fondamentalement étrangers. Selon les mots de l’auteur : le sonder, « c’est concevoir la profondeur inimaginable des autres ».

Un mot intéressant, car il explique, en partie, la force de toute fiction bien construite : nous dévoiler, par une symphonie de personnages rassemblés par un récit, la beauté, la richesse, l’incommensurabilité du phénomène humain.

Image: Words, Juliie Gon Namestie (2017)

1 Comment

  1. Bien d’accord. Merci pour cette belle découverte. Il m’arrive d’en inventer pour rigoler lorsque je dis à mes filles, des mamans super occupées:  »vazimollo » via MSM tôt le matin… Les mots me manquent souvent devant certaines prises de conscience, devant la beauté et la profondeur du cosmos, de la nature et certaines rencontres. Me reste le SILENCE. Il parle très fort le SILENCE. Gérard Laverdure

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