La face cachée du multiculturalisme

Depuis sa cristallisation au Canada sous la forme légale en 1971, le multiculturalisme a été l’objet de nombreux débats dans les milieux politiques, philosophiques et sociaux. Associé dès lors au projet sociétaire canadien, il est de nos jours conçu par plusieurs comme l’aboutissement du progressisme, car il institutionnaliserait l’ouverture à l’Autre. C’est une thèse inverse que nous propose le québécois Jérôme Blanchet-Gravel dans son récent essai La face cachée du multiculturalisme (Cerf, 2018).

D’emblée de jeu, l’auteur précise le territoire qu’il occupe, c’est-à-dire non pas celui des fondements théoriques et intellectuels du multiculturalisme — qui ont été abordés déjà par moult auteurs —, mais plutôt celui de l’imaginaire et des représentations. Bien évidemment, ces deux domaines se nourrissent mutuellement, mais l’étude du monde des représentations a l’avantage de s’attarder aux manifestations concrètes d’une idée.

Selon l’auteur, le multiculturalisme serait une idéologie traversée par des tendances traditionalistes — et non pas conservatrices — qui tirent leurs racines dans deux courants dits romantiques, soit l’orientalisme et « l’écoromantisme ». En ce sens, il serait alimenté par une conception négative de la modernité exemplifiée par la rationalité des Lumières et son pendant économique, le néolibéralisme.

L’orientalisme dont parle Blanchet-Gravel n’a évidemment pas les mêmes manifestations esthétiques que celui développé par Edward W. Saïd et vécu par les Occidentaux au tournant du 20e siècle, mais il porte les mêmes préoccupations, soit le besoin de renouveler spirituellement l’Occident et la constatation d’une rupture radicale avec les systèmes sociaux de l’Orient. Ces caractéristiques seront éventuellement accompagnées d’une certaine culpabilité postcolonialiste qui se mêlera à un regard idéalisé et marxisant de l’islam, nourrissant la conception que l’Occident ne peut se sauver lui-même et que sa rédemption passe nécessairement par l’Orient.

« L’écoromantisme », quant à lui, offre une conception idéalisée d’un écologisme traditionnel, préindustriel et résolument opposé au capitalisme néolibéral. Ce courant valorise lui aussi l’altérité au détriment de l’Occident, l’Autre étant cette fois-ci personnifié par les populations traditionnelles et autochtones.

Selon l’auteur, la rencontre de ces deux tendances au sein du discours multiculturaliste donne donc à celui-ci un caractère profondément traditionnel, car il prônerait une forme de « retour » à un passé idéalisé — et paradoxalement nonoccidental — dans lequel toutes les identités auraient des chances égales de prospérer. Si l’objectif est louable, le multiculturalisme aurait cependant comme important désavantage de cristalliser les identités sous une forme idéale et provoquerait non pas un « vivre-ensemble », mais plutôt une forme de « vivre-à-côté ».

On peut être d’accord ou non avec cette interprétation du multiculturalisme. Cependant, l’essai de Blanchet-Gravel est suffisamment bien ficelé et argumenté pour renouveler le regard du lecteur sur les questions d’altérité et d’accueil de l’autre dans nos sociétés. Et s’il peut être sujet à débat, ce dernier n’est-il pas le propre de la tradition occidentale issue des Lumières ?

Image : Montréal ville multiethnique, dolce vita (2006)

2 Comments

  1. Le multiculturalisme n’est autre chose que la volonté de vivre paisiblement dans le respect des différences culturelles et de la dignité qui lui est afférente. Insufflée par la progression de l’immigration, cette idée s’est rapidement ramené au rang de l’individu par l’adoption des Chartes avec pour résultat qu’aujourd’hui est traité sur un même pied d’égalité la défense des singularités individuelles et collectives. La dignité humaine s’interpelle désormais en termes de droits et de principes qui, je l’admets, puise ses racines profondes dans l’esprit des Lumières.

    Mais il faut reconnaître que les idées généreuses des philosophes ont connu une éclipse d’un siècle et demi avant d’être réanimées au lendemain de la seconde guerre mondiale et l’épisode terrifiant des camps. Je crois que le grand cri lancé alors par la communauté juive « Plus jamais » aura contribué à ressusciter des principes largement bafoués par un capitalisme sauvage, l’esclavage, un colonialisme destructeur, le marxisme niveleur, l’indifférence coupable du politique, l’égocentrisme des nations européennes. À cette dernière, la création lente de l’Union européenne aura tenté l’union des peuples. Si la Cour européenne des droits de l’homme est une cocarde rutilante au revers de la CE, il faut convenir que cette union avant tout économique aura surtout profité au grand capital.

    Par contre, Il faut aussi reconnaître qu’avec la fin du XXe siècle, cette nouvelle éthique sociale s’est trouvée confrontée à un défi de taille, soit la soudaine mobilité massive de ceux déplacés par les guerres ou la grande misère. Les tensions vécues à travers l’Occident révèlent tout à coup que l’acceptabilité sociale du multiculturalisme institutionnalisé ou de fait est conditionnel au nombre. Des ethnies qui vivaient discrètement repliées sur leur quartier respectif débordent désormais sur des banlieues entières et forment des pôles puissants qui transforment à eux seuls le tissus urbain et portent des aspirations parfois contraires aux valeurs traditionnelles du milieu. Dès lors, ne se pose plus la question de la place de l’autre mais bien celle des populations qui accueillent l’immigration. Le nombre modifie l’équation sociale et oblige au recalcule de nos relations. C’est le test de nos valeurs, celui qui interpelle nos identités véritables. Ne pratiquons-nous qu’une ouverture de forme ou est-elle soutenue par des valeurs ancrées? Malheureusement, force est de constater la superficialité des choses, des principes à l’image de ces fleurs magnifiques enracinées sur des rochers.

    Il ne faut pas s’étonner que le populisme couve sous le vernis de la bonne foi. Cette invitation à l’Intégration radicale n’est autre chose que la volonté d’étouffer toute forme d’altérité. Pourtant, un immigrant, quel qu’il soit, ne peut laisser au vestiaire d’immigration Canada ce qu’il est, tout ce qui le compose et le distingue. Il porte avec lui la richesse d’une vie propre et sera porté à la défendre tout au long de son séjour parmi nous jusqu’à la transmettre à ses descendants. Voilà qui révèle toute la vacuité d’un éventuel test des valeurs.

    La société, perçue comme un bloc homogène, est en voie de morcellement au point de nécessiter une nouvelle définition. Cette réalité bouscule actuellement le « melting pot » américain, remodèle lentement l’altière Grande-Bretagne sans parler de l’impact éventuel du calcule bassement mercantile de l’Allemagne à l’égard de l’immigration. Rien ne peut arrêter cette déferlante et le multiculturalisme est peut-être une façon acceptable de policer le phénomène.

    Alors pour ce qui est de Jérôme Blanchet-Gravel qui cherche une mise en forme des choses en opposant des synonymes (traditionnaliste/conservatisme), je l’invite à sortir de chez lui et à marcher dans la rue. La réalité force au pragmatisme.

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