Un évêque contre Hitler

Je n’ai pas souvent l’occasion, sur ce blogue, de faire l’éloge d’un ecclésiastique conservateur. Ce genre de figure me fait plutôt dresser les poils sur les bras habituellement. C’est pourquoi j’ai sauté sur l’occasion de réparer le déséquilibre occasionné par mes biais en plongeant dans l’ouvrage Von Galen. Un évêque contre Hitler, paru aux Éditions du Cerf récemment sous la plume de Jérôme Fehrenbach.

Clemens August von Galen incarnait parfaitement le prélat préconciliaire : d’ascendance noble, intellectuellement formé à l’école de Thomas d’Aquin, allergique à la modernité, d’un respect invincible pour la hiérarchie.

Je dois ainsi admettre que la première partie de l’ouvrage, qui relate l’enfance et les années de formation de Von Galen, m’a paru un peu longue, tellement le personnage m’était antipathique. Tout de même, pour comprendre la suite et porter un jugement nuancé sur l’homme d’Église, cette partie est d’une indiscutable utilité.

Mais l’action commence évidemment lors de l’accession au pouvoir du parti national-socialiste de Hitler. Von Galen, d’abord curé puis évêque de Münster, se met alors à déployer une énergie admirable pour contrecarrer les effets mortifères du nazisme. Ce fut la voix prophétique par excellence venant d’Allemagne, tellement que lorsque les Alliés ont libéré Münster, ils s’attendaient à trouver en Von Galen un ami. Or l’évêque se montre presque hostile : après tout, les Britanniques sont des ennemis de la patrie… C’est ainsi qu’on découvre plus en profondeur le personnage : le patriotisme à l’ancienne de Von Galen, doublé de sa fierté de noble, entrait en tension avec son dégoût pour le nazisme. C’est pourquoi son opposition à Hitler ne signifiait pas pour autant qu’il sympathisait avec les Alliés.

En fait, Von Galen combattait avant tout pour le bien de l’Église en général, et de son « troupeau » en particulier. Fehrenbach résume la chose ainsi : « Avant d’être un défenseur des droits de l’Homme, Clemens August est un apôtre de la liberté de l’Église. » C’est en cela que l’homme suscite l’admiration, mais peut également agacer un lecteur d’aujourd’hui : d’un incroyable courage, d’une indéfectible intégrité, certes; mais la motivation principale de son combat, et les arguments qu’il met parfois de l’avant dans ses sermons ne rejoindront pas tout le monde. C’est souvent le cas lorsqu’on examine les figures d’une époque révolue, mais tout de même, le phénomène est particulièrement notable dans la lecture du parcours du « lion de Münster ».

Plus encore que de nous faire découvrir une personnalité qui ne laisse pas indifférent, l’ouvrage nous fait entrer dans quelques coulisses méconnues de l’Allemagne nazie. Par exemple, on peut se demander comment un adversaire bruyant et acharné d’un régime aussi répressif et violent a pu survivre à la guerre. C’est en suivant l’évolution des attitudes et des gestes de l’évêque que l’on décèle du même coup les subtilités machiavéliques de l’action politique du gouvernement de Hitler.

Finalement, la biographie a le mérite de poser la question du silence relatif de l’Église devant l’Holocauste d’un angle original. On a l’habitude de sonder l’abîme moral de cette question à partir du pontificat de Pie XII. Or, cette fois, c’est à partir d’un évêque allemand, qui a d’abord parlé haut et fort avant d’œuvrer plus discrètement, que la question est posée, et cela est rafraichissant.

Image: Barney Moss, Hitler (2015)

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