Évangéliser dans l’espace numérique?

On le constate tous les jours un peu plus, notre monde devient numérique. Depuis ses débuts, la contrée dématérialisée qu’est la Toile attire les Églises chrétiennes qui voient en elle un nouvel espace à évangéliser. Or, est-ce vraiment le cas? C’est cette thématique qui a animé le 10e congrès de la Société internationale de théologie pratique (SITP) tenu à Ottawa à l’été 2016. Les réflexions issues de cet échange se retrouvent dans un tout nouvel ouvrage intitulé Évangéliser dans l’espace numérique? (Novalis/Lumen Vitæ, 2018).

À prime abord, la question peut paraître simple. En effet, la Toile n’était-elle pas une formidable vitrine pour quiconque veut aller rejoindre ceux qui peuvent être intéressés par le message de l’Évangile? Mais c’est sans compter sur les mutations profondes qui ont changé le visage du monde numérique depuis sa démocratisation en 1995. En effet, avec l’avènement des réseaux sociaux et de l’interactivité du Web 2.0, la parole des institutions traditionnelles de la société se retrouve littéralement submergée par le flot incessant des communications.

L’une des forces de cet ouvrage vient justement des pistes de réflexions que les intervenants amènent à ce sujet. On y retrouve le même enthousiasme évangélique que dans les premières années de la Toile, mais tempéré par l’expérience et marqué par un sain pragmatisme. Car, il ne faut pas se leurrer, la présence chrétienne dans le monde numérique reste marginale.

On lira donc avec intérêt les interventions de Guy Marchessault et de Pierre C. Bélanger qui analysent le mode de fonctionnement de la Toile. On retrouvera aussi plusieurs témoignages d’expériences de présence chrétienne, que ce soit à travers des retraites en ligne, de l’accompagnement spirituel sur Twitter, des groupes fraternels sur Facebook, des communautés d’apprentissage en ligne, etc.

D’autres interventions, plus théoriques, s’attardent entre autres aux notions d’autorité sur la Toile, au rapport au corps dans un monde dématérialisé ou encore à l’évolution de l’attention dans une société où tout est devenu plus rapide et plus instantané. Enfin, l’inévitable question de l’importance de créer un lien avec les jeunes, ces « natifs » du numérique qui sont à la fois acteurs et objectifs de l’évangélisation, fait la belle part de la contribution de plusieurs intervenants.

Cet ouvrage recueille donc un large éventail d’interventions qui, loin de décourager, donnent plutôt des pistes pour continuer le travail. Car les Églises chrétiennes, malgré toute leur bonne volonté, ont encore beaucoup de chemin à faire pour trouver leur place dans ce monde qui n’est, somme toute, qu’un reflet de nos sociétés matérielles.

Image : CHRIS DORST | Gazette-Mail, Charley West (2015)

1 Comment

  1. À première vue, le net, comme lieu de parole, ne se lasse de promettre le dialogue, l’échange d’idées, l’ouverture à la pluralité du monde. Pourtant, l’ingénuité qui prélude à une telle conception se bute rapidement à des réalités plus crues. Sans la réduire à une simple foire d’empoigne, convenons que le faible niveau d’opinions à courte vue, mal articulées, souvent ancrées dans des préjugés tenaces conduisent moins au choc des idées que celles des perceptions. Mais faut-il s’en étonner? La communauté du web n’est qu’un agglomérat de solitudes assises devant leur écran, acquis à l’idée que le nombre d’amitiés virtuelles contribue à la pertinence individuelle. L’altérité en est absente puisque constitué autour d’opinions communes. Ne dit-on pas que « qui s’assemble se ressemble ». Il faut voir comment les différences y sont stigmatisées puis exclues.

    Vous l’aurez compris, j’approche la question du net avec un enthousiasme modéré. D’autant que nous vivons dans des sociétés de plus en plus sous-éduquées dont le panorama général réduit considérablement l’horizon critique. La porosité des utilisateurs aux fausses nouvelles, aux contrevérités scientifiques, aux théories de complots, révèlent une crédulité proportionnelle à l’ignorance.

    Évangéliser en ces circonstances posent plusieurs défis. D’une part, la question religieuse est éminemment polémique et, par conséquent, l’expose à un barrage de critiques qui cantonnera le prosélyte dans une position défensive jusqu’à la paralysie. Car il ne faut pas se méprendre, le net n’est pas un lieu pour jouer les indifférents. Le silence ne contribuerait qu’à nourrir le scepticisme du plus grand nombre. D’autre part, il y a la forme prise par le message évangélique. La toile et son public impliquent une redéfinition complète du discours religieux. Il n’y a pas lieu d’y reproduire les habitudes ringardes propres aux prêches en église. Une proposition de la foi par l’objet (statues, vitraux, reliques) ou la liturgie est incompatible avec la nature même de la toile. Le sacré ne peut y être introduit que par l’écrit sous la forme d’une éthique chrétienne proposée au travers d’exemples. Mais n’est-ce pas ce que faisait le Christ? La distance entre le prêtre officiant et le croyant est inexistante sur le net. Le contact est direct, égalitaire. Ce n’est qu’une voix parmi des millions d’autres qui s’entrechoquent dans un cacophonie incessante.

    Et cette cacophonie pose le problème de l’orthodoxie. La toile juxtapose indifféremment des croyances livrées en vrac. Le marché de la foi implique une concurrence où l’Internaute magasine librement. Une jeunesse de plus en plus hédoniste aura assurément tendance à se construire une identité religieuse sur mesure, un syncrétisme destiné à escamoter les irritants qui obligent aux changements. Sans se faire pour autant racoleuse, l’évangélisation se doit de trouver une voie mitoyenne entre la dénonciation bête du péché et la promesse du paradis pour tous. De surcroît, il lui faut éviter l’écueil du clientélisme, une approche marketing qui aurait pour résultat de morceler le discours. Cibler les jeunes différemment de leurs ainés révélerait un esprit de calcul incompatible avec le message évangélique.

    Je termine en saluant avec respect tous ces nouveaux missionnaires qui se lanceront à la conquête de la toile, ce septième continents.

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