Écoutez nos défaites

Écoutez nos défaites. Déjà, le titre du dernier Laurent Gaudé (Leméac, 2016) annonce la tonalité de l’ouvrage : pessimiste. Pourtant, il y est question de victoires. Mais des victoires qui ont un goût de défaites, en raison du coût excessif qu’on a dû payer pour y arriver. Que vaut une victoire quand tant de beauté et de vies furent sacrifiées ?

Dans le sillage de La Mort du roi Tsongor et de Pour un seul cortège, Gaudé nous fait voyager dans l’esprit tourmenté de grands personnages historiques : Ulysses S. Grant (le général  et président américain), Hannibal et Hailé Sélassié (le dernier empereur d’Éthiopie). Tous finissent par être complètement désabusés par les paillettes des triomphes faisant l’Histoire.

Mais cet effondrement du sens n’est pas réservé aux grands noms. L’auteur agite également sous nos yeux les existences fragiles de héros obscurs : l’un a contribué à la capture de Kadhafi, l’autre à l’assassinat de Oussama ben Laden, une autre encore se consacre à la restitution d’objets d’art antique volés – au moment même où Daesh saccage Palmyre et son irremplaçable patrimoine historique.

La démonstration de Gaudé est parfois un peu lourde, répétitive, mais elle constitue un antidote puissant contre toute valorisation, même minimale, de la guerre. Plus encore, elle est d’une lucidité désarmante au sujet de notre tendance à souscrire inconsciemment, dans certaines zones réservées de notre vie, au dicton « la fin justifie les moyens ».

Bref, la lecture de ce livre nous entraîne dans un travail de déconstruction de nos motivations et de déboulonnage des statues que l’on élève à certains héros. Mais à terme, Gaudé nous laisse avec bien peu de pistes pour se reconstruire une vie qui a du sens. Ici et là, une nuit d’amour, un geste poétique, une victoire un peu plus propre que les autres; mais il faut avouer que l’espérance est à chercher à l’extérieur des pages de ce livre, merveilleusement écrit par ailleurs.

Image: Stanley Zimny, Woman Thinker (2015)

1 Comment

  1. La victoire est marchande, elle compte toujours ses gains et ses pertes. Qu’il s’agisse du fou qui renverse le roi aux échecs ou de l’ogive qui oblitère des mégapoles, entre ces deux extrêmes loge le singe qui ne cherche qu’à s’accaparer le maximum de bananes. Harari (dont je ne partage pas toutes les conclusions) affirme que nous partageons avec lui ce gène de l’accumulation, une propension naturelle qui conduit au pire, à la dissolution des solidarités (pensons au célèbre vase de Soissons) ou crée des coopérations coupables dont les pages économiques foisonnent.

    La victoire, par définition, se fait au détriment de l’autre et porte un poids moral, sinon éthique, que perçois le croyant ou plus bêtement le laïc après réflexions. Les ricochets de la victoire sont rares et cette rareté en confère la valeur, lui accorde le mérite d’être raconté, élevé en exemple, en laissant dans l’ombre la vaste multitude des indifférents qui savourent leur victoire en êtres satisfaits et repus. Du petit nombre, peut-on pour autant titrer des conclusions qui guident la pensée. Du peu qui éprouve de regrets jusqu’aux remords, peut-on tirer des conclusions qui taisent la réalité de ce singe qui nous habite? Certes, le retour sur la bête interpelle la présence de Dieu en chacun de nous, questionne la dualité qui semble animer notre libre-arbitre.

    C’est là, je crois, un appel aux enseignements du Christ pour qui mon intégrité première en tant que croyant se rapporte à mon prochain. Dans cette équation, il n’y a pas de place pour les réflexes naturels, cette mécanique sous-jacente à nos idées et nos choix collectifs. Aussi, une victoire ne peut-elle être que commune, dépourvue de perdants, mais acquise au bien commun. Ce n’est pas par l’exemple du regret qu’il faut nourrir nos introspections et mais bien par la confrontation honnête, immédiate de ce que nous sommes face aux attentes de Celui qui est le chemin et le suivre au travers de l’autre, mon frère, ma sœur, ceux-là même qui sont l’unique miroir de mon intégrité en Dieu.

    La première victoire, la première conquête sans victimes à laquelle nous sommes invités est celle sur nous-même. Une fois acquise, nous pouvons conquérir le monde dans l’amour de tous. Mais que la route est longue…

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